Inventaire avant liquidation

11 novembre 2018

Survenue d’un rival “surdoué”; l’étalon de l’Ecole

 

LE COMPLEXE DE CAÏN

 

     Je vous le dis tout de suite, je n’ai pas potassé la question du tout, c’est-à-dire encore moins que d’hab. Je sais que l’expression existe, et ne peut, en gros, que s’appliquer au milliard et quelques de cas proches du mien, où un aîné, qui était tout, se trouve relégué à la seconde (et dernière) place par la naissance d’un suivant qui accapare les soins parentaux, et paraît plus prisé; mais je n’ai même pas pris la peine de lire la page de Wikipédia sur le sujet [1]. Comme en outre je ne dispose, et pour cause, d’aucune documentation, pas même de souvenirs, sur les temps où le complexe a émergé du lac, je me garderai d’une datation précise et mensongère. La question se pose toutefois, Michel étant né dix-neuf mois après moi, de savoir si c’est à sa venue au monde ou dès la grossesse et l’annonciation qui a dû l’accompagner (choux ou cigognes, probablement : ma mère était d’une pudibonderie victorienne) que j’ai commencé à prendre l’arrivant en grippe, et à le tenir pour un trouble-fête. Je ne sais plus où (Glouglou reste boutonné) Étiemble rapporte l’histoire, à lui contée et “donnée” par Gide [2], d’une petite fille gravement déprimée, après une fausse couche de sa mère, et qui finit par avouer qu’elle est descendue de nuit au jardin percer d’outre en outre tous les choux avec une aiguille à tricoter. Selon Rank, il serait bien connu que la jalousie, vive avant, décline dès la naissance, le nourrisson faisant pour son prédécesseur figure et office de poupée vivante [3]. Mais Rank est trop plein de son traumatisme et de sa nostalgie des cavernes pour être cru sur parole : selon lui, en effet, « l’enfant dont on attend la naissance réalise le désir le plus profond de celui qui existe déjà, le séjour dans le sein maternel, et barre aussi une fois pour toutes le chemin du retour, ce qui est de nature à exercer une influence décisive sur toute l’attitude et tout le développement intérieur du premier-né ». À vue de nez, et pour ce qui me concerne, pure foutaise, mais je ferais mieux de m’en taire, car quels tout-petits ai-je donc observés? et de retenir au moins le délai qu’impose très probablement à la haine, dans la plupart des cas, l’aspect larvaire du concurrent. Haine me paraît trop dire d’ailleurs : j’ai haï ma mère, très certainement, pour son désamour, et plus tard ses ordres et sa “bêtise”, mais mon frère… jamais vraiment, alors que j’aurais pu m’y autoriser, au temps où il en appelait trop volontiers à l’autorité supérieure, quand j’usais sans vergogne du seul avantage que je gardasse sur lui, dont je ne voudrais pas dire trop de mal, car si je ne l’avais pas eu, j’aurais sans doute opté pour un rééquilibrage digne des Petites-Maisons.

     Je tendrais toutefois à gager que la longue période de maltraitance qui fait partie des légendes familiales, au sens propre du mot, et dont je garde de sombres souvenirs, fut précédée de quelques années plus douces, où la poupée vivante n’a pas pâti tant que ça, d’abord parce qu’on ne cogne pas un nourrisson, ni un bout-de-chou qui vacille sur ses papattes, vous obéit en tout et dépend de vous, même s’il a pris “votre” place [4] ; ensuite parce que surdoué, surdoué, c’est bien joli, mais un peu facile, quand un frère dès lors histrionique, défaut qui exclut le mutisme mandarinal, vous transmet tout ce qu’il sait, à mesure qu’il l’apprend lui-même. La tradition familiale, par la voix de ma mère, veut que j’aie enseigné à lire à Michel, juste d’abord, puis de travers, quand je me suis senti rejoint : ça me paraîtrait bien vu, et typique de mézigue, si l’on prenait la peine de préciser que le juste a dû l’emporter très largement sur le faux, pour qu’un boustron admis au cours préparatoire en janvier, quand j’y étais encore, ait été jugé digne de passer au cours élémentaire en juin, à quatre ans et demi : ce que constatant, mes parents, non certes pour éviter des humiliations au grand, mais au petit les dérouillées qui en résulteraient, et dont quelque avant-goût avait dû se faire jour, prirent la décision de me faire sauter “la classe de mon frère”, ce que ne justifiaient en rien mon “niveau”, et encore moins, Seigneur! ma maturité. Mais si je m’étais montré piètre écolier, et m’apprêtais à en devenir un pire, en revanche, et à mon détriment, j’avais sans doute été un pédagogue efficace – ce dont je n’aurais garde de me vanter, car moins d’ans et de savoir séparent le prof de l’élève, mieux passe l’info : j’ai organisé assez de travaux de groupes pour me permettre de l’affirmer. Rien de tel qu’un enfant pour se mettre à la place de l’apprenant, qu’il vient à peine de quitter : il sait exactement quoi “expliquer”.

     Mémoires d’un pion : j’ai un peu honte que l’école tienne tant de place dans ma vie et mes souvenirs. Mais on y attachait, ou affectait d’y attacher, surtout quand ça clochait, une telle importance à la maison! Et puis les classes servent de “cadres sociaux” à la mémoire : en dehors, c’est le magma. Surtout, l’école fournissait une formalisation facile à cette angoisse touchant ma valeur qui m’envahit vers cinq-six ans, quand je réalisai que mon frère était devenu non pas seulement un rival, mais un rival heureux. Je vous parle d’un temps Que les moins d’cinquante ans Ne peuvent pas connaître… d’un temps où les exclus n’étaient pas encore rois (en paroles, s’entend, dont se gaussent les fils et filles de friqués, dans leurs enclaves privées), où on traitait la dyslexie par le redoublement (que dis-je? On pouvait même tripler!), et n’avait aucun scrupule à rendre les copies dans l’ordre des notes, en les commentant à haute voix, ni à imprimer, pour les familles, d’épais livrets où s’étalait l’élite : tableau d’honneur, prix et accessits, encouragements, félicitations, prix d’excellence… De ce temps-là point ne suis nostalgique, mais force est d’admettre qu’on perd quelque chose à ne pas distinguer le plus du moins, le bon du mauvais, quand on est incapable, ou ne se donne pas les moyens, de substituer un intérêt objectal à l’émulation – et je ne dissimule pas non plus une certaine fierté rétrospective, d’avoir réussi à remonter tant soit peu le handicap qu’on m’avait infligé. 

     C’est en cherchant un document trop bien rangé que je suis tombé sur une photo de classe, la seule, je présume, qui ait survécu à mes autodafés et aux ravages du temps, œuvre de Messieurs Tourte et Petitin (qui sévissaient également en Vendée et en Berry : avaient-ils décroché le contrat pour tout l’hexagone?), « Lycée Édouard Herriot 1955-56 » : je suis en douzième, où mon frère n’a pas encore fait son apparition; c’est bientôt l’hiver, chacun porte son manteau d’époque, dont six duffel-coats, avec leurs manches de tire-bouchons en guise de boutons. J’avais cinq ans, pauvre petite chose au rictus torturé, la tête penchée du côté de l’œil manquant, une main agrippant un pan de manteau (fait-maison!), l’autre un genou nu, au-dessus d’une chaussette en accordéon, au premier rang, à la droite de la maîtresse, comme il sied au plus petit. Au plus laid aussi, peut-être, mais pour cette médaille-là la concurrence est rude : c’est une belle collection d’oreilles décollées que révèlent ces chevelures surveillées de près, avec, çà et là, de sacrées tronches de débiles, toutes attendrissantes, pour peu qu’on s’y attarde. Sur vingt et un garçonnets, un seul semble se retenir de pouffer, et deux, les plus beaux, arborent une apparence d’ataraxie – les autres se partageant entre diverses nuances de perplexité, de tristesse, de désarroi, de révolte et d’hébétude : tous ces gamins sont graves, inquiets, ne feignent même pas d’être heureux : d’évidence, ils n’ont pas reçu de consigne touchant le petit oiseau, sinon celle, peut-être, de ne pas bouger, puisque le cliché est impec. La mémoire volontaire, se dérouillant peu à peu, reconnaît quelques têtes et puis les nomme… […] la petite troupe qui, en ma compagnie, sautera la onzième, la plupart des autres constituant dès lors la classe de Michel : inutile de m’évertuer à les identifier.

     Le plus petit, et n’a-qu’un-œil : la première caractéristique ne pouvait que s’aggraver ensuite, quand je me retrouverais à six ans, et issu d’une lignée plutôt courte sur pattes, parmi des galopins de sept ou huit. Il est vrai que mon frangin, lui, traînerait “deux ans d’avance” toute sa scolarité, pour passer son bac à seize automnes, en 68, le veinard! et à chaque niveau ferait figure de modèle… réduit; mais, chouchou des profs, abonné au prix d’excellence, et doté d’un joli minois, je doute qu’il ait souffert de son nanisme : je suis probablement sinon le seul, du moins le pire persécuteur qu’il ait connu… après lui avoir donné – hypothèse toute neuve, qu’il contesterait âprement, et dont je ne discerne pas encore toutes les implications – une part des bases et de l’élan nécessaires pour me talonner pendant onze ans, être “meilleur que moi en tout”, et offusquer mon lumignon de son soleil inaltérable.

 

[1] Et pas même, dirait-on, de la chercher : il n’y en a pas.

 

[2] « Ah, le beau sujet de nouvelle! – Je vous le donne. » C’est dans Lignes d’une vie, p. 200. (Assouan, 28 janvier 46) Mais il me semble avoir lu l’anecdote ailleurs, peut-être parce qu’elle est trop belle pour être vraie…

 

[3] Falaq, mère attentive et attentionnée, me rappelle que la “poupée vivante” est le plus souvent dotée d'un potentiel de nuisance dont les parents, dans leur ensemble, s'accommodent plus ou moins (ma voisine du dessous, mère célibataire, qui s'en tape trois ou quatre, dont une nouvelle-née, tempête au moins une fois le jour, et si ce n'est pas de la haine qu'elle vomit, c'est bien imité) mais qui exaspère  et révolte les gosses à peine plus âgés, lesquels ne comprennent pas qu'on puisse traiter avec mansuétude cette larve hurlante et malfaisante. Il faut décidément que je trouve un hypnotiseur pour me faire remonter à cette époque : pour l'heure, je ne puis imaginer le petit Michou qu’angélique.

 

[4] Lors de ses tétées, selon maman, j’avais exigé d’observer, depuis le second genou : apparemment ça m'intéressait en ce temps-là! Faut-il pour autant supposer que, probablement sevré auparavant, je braquais sur lui des yeux verts d’envie, et que ma phobie du lait en soit issue?


10 novembre 2018

Le paradis perdu et renié

     Sifflons sinon la fin du match, du moins celle de l’intermède : en attendant l’improbable survenue de tuyaux que je me serais procurés plus tôt, si j’en étais capable, je vais supposer que mes parents, en ce temps-là, étaient assez heureux, autant du moins que des narcisses (inégalement pathologiques) peuvent l’être. Papa n’avait sans doute pas encore renoncé à façonner l’intellect de sa moitié, qui n’avait pas mesuré, elle, à quel éteignoir elle avait affaire. Ils étaient fauchés en permanence, je présume, mais Paris offre aux provinciaux assez de plaisirs gratuits pour faire un enchantement d’une promenade parmi les fumées des rôts; et l’avancement se dessinait dans le lointain. L’homme aimait l’ivresse à l’occasion et en compagnie, mais pas assez les liquides qui la procurent pour virer au pochtron; je l’ai vu pris de rages froides, qui se prolongeaient en bouderies, mais de ces moments-là la violence physique était bannie : il ne s’autorisait à frapper que par devoir, jamais par colère, les fessées n’avaient guère qu’une fonction symbolique, comme les braillements dont je les saluais, et ma mère ne fut jamais une femme battue – ni adultère, à ce que dit ma sœur. Elle aimait plaire, mais ne connut rien de la “fête des sens”, authentique ou bidonnée, de la génération suivante, dont je suis un si mauvais représentant. On fait mieux (pas moi!), mais je crois qu’ils s’efforçaient de construire un avenir ensemble, et qu’au début des années cinquante, si la procréation n’était pas à proprement parler désirée si vite, du moins n’était-elle pas importune. Maman m’a probablement porté sans anxiété particulière, m’investissant d’espoirs que je qualifierai de banals, n’ayant pas su les cerner, et que cette naissance qu’elle devait bien savoir anormale a fracassés tout vifs. J’ai longtemps voulu croire qu’ils s’étaient dit tous deux : « Un coup pour rien! » et m’avaient mis à la poubelle à peine apparu, pour tout recommencer sur de bonnes bases avec mon frangin, voire noyer dans le nombre ce ratage injuste : peut-être aurais-je réagi ainsi moi-même, mettez-vous à ma place, moi qui me mets si mal à la leur : n’est-il pas rageant qu’un con de toubib vienne faire ainsi des ravages dans les fruits escomptés de vos gènes surchoix? Qu’il vous empêche de donner votre mesure? Je me vois d’ici me traiter, rejeton insuffisant, de la même manière qu’une journée de travail mal commencée, et il n’est pas impossible que j’approche par là le point de vue paternel. Mais ma mère, elle, ne s’est jamais piquée de clouer le bec à la sienne en enfantant un président de la république ou un premier prix au Concours Général, et je ne sache pas non plus que les menaces pesant sur mon pronostic vital aient jamais justifié l’adoption du modèle, piqué dans l’Idiot de la famille et lui-même conjectural, d’un Gustave recevant des soins irréprochables, mais sans chaleur, parce que, venant après trois enfants morts en bas-âge, il n’a qu’un futur problématique. Je n’avais pas tellement de contorsions à opérer pour m’appliquer au négatif ces phrases de Sartre que je sais encore par cœur : « il faut qu’un enfant ait mandat de vivre : les parents sont mandants; une grâce d’amour l’invite à franchir la barrière de l’instant : on l’attend à l’instant qui suit, on l’y adore déjà, tout est préparé pour l’y recevoir dans la joie; l’avenir lui apparaît, nuage confus et doré, comme sa mission », etc. Et peut-être en effet, du fait de complications rares qui impliquaient un suivi médical, ai-je pu recevoir des soins au jour le jour qui m’ont mis à vie en délicatesse avec la gestion du temps. Que le manque d’amour s’en soit suivi, ça se peut, mais le bon sens proteste, et m’inciterait plutôt à croire ce que ma pauvre mère m’a glissé comme à l’oreille il n’y a pas si longtemps : que je fus le seul gosse qu’elle eût désiré, et que les autres ne vinrent que parce que la pilule n’existait pas. D’accord, une naissance douloureuse s’interpose; mais qu’elle se soit vengée sur son bébé de la boulette de l’accoucheur paraît un peu bien romanesque pour une primipare-lambda, et je trouve plus vraisemblable que, loin de négliger ses devoirs, ou de les accomplir en automate, elle m’ait au contraire chouchouté à l’excès, parce qu’infirme, objectivement bien à plaindre, et par là si proche de ce qu’elle avait été. Avouons-le une fois encore, rien ne m’agace davantage que l’idée de ce privilège, que de lire, par exemple, chez Grunberger : « L’oral est plutôt un enfant gâté qui a précisément manqué d’une quantité optima de frustrations ou de traumatismes oraux pour pouvoir acquérir et aguerrir sa réponse à ces frustrations »! Mère d’alors! Constitué insupportable par trop de prévenances! Personne à accuser, sinon d’avoir voulu trop bien faire! Rien ne va plus! Et ce qui surtout me désoblige, c’est la nostalgie du fusionnel avec qui s’est révélé plus tard cruche et harpie. Regretter le splendide isolement du point-encore-né, voilà qui a de la gueule. Mais je me rends bien compte que si ma tanière limite les dégâts, s’il vaut mieux être seul que mal accompagné (ce qui déjà se discute), la solitude n’en est pas moins un pis-aller, et que dès qu’on lui donne campos, mon ptit cœur, comme sans doute la plupart des autres, rime avec âme-sœur, même s’il garde d’elle une perception (ou une attente) plus archaïque que la leur, mais se contenterait sans doute à présent (du moins tant qu’elle n’est pas là) d’une lectrice qui lui tienne la main pour affronter la fin ou l’au-delà. Que ça me flatte ou non, le Paradis, c’était Maman, et la meilleure preuve en est la haine que je lui ai vouée ensuite, quand elle en a “préféré” un autre, haine qui a évolué vers une indifférence teintée de dédain lors de la métamorphose de son objet, et s’en est tenue là depuis, sauf bouffées de pitié occasionnelle (« J’ai fait brûler mes patates! ») et une admiration plus permanente pour sa résilience et son acceptation de la dépendance. Hors de doute qu’elle semble mieux armée contre l’instant fatal qu’un lascar dont l’intelligence la dominait de si haut, et qui n’a trouvé qu’à se raidir dans son orgueil : si je traînasse un peu trop, et loupe l’embranchement du raccourci, c’est la mort de mon père qui m’attend, alors que j’imagine paisible, parce qu’humble, celle de ma mère. Mais minute : je viens à peine de naître, mon soi émerge des eaux, et une réflexion pondérée m’incite à conclure qu’il goûte un bonheur d’autant plus parfait que rehaussé par une introduction cataclysmique, suivie d’interventions médicales qui rythmeront mes premières années : ablation de l’œil mort, choix des prothèses, etc : si je n’étais pas “de nature” plus douillet qu’un autre, je le suis sans doute devenu très tôt, et il n’est pas impossible que j’aie appris dès cet âge tendre à faire montre de plus de douleur que je n’en éprouvais, pour être gavé de câlins. En tout cas, il me semble plausible qu’aient été plantés avant la fin de ma première année, mettons et demie, les piliers d’un solide narcissisme infantile : c’est bien d’alors qu’on peut dire que tout m’était dû, en échange du simple effort de paresser, et c’est sans doute l’image lointaine, rageusement maculée, que sans plus de quête j’espère encore au bout de la route, sous une forme ou une autre, nécessairement inadéquate, mais plus ou moins, et si le moins reste celle d’une fillette, est-ce parce que, tout bien pesé, elle est plus vraisemblable que Dieu, le public et la révolution, ou simplement qu’elle date d’un temps où s’aimer signifiait quelque chose, se confondait avec aimer, et que la fillette et moi, c’est tout un? De là à conclure qu’il n’y a dans l’objet que ma rassurance… D’ailleurs, l’amour d’une mère, est-il, lui, narcissique? Dans une certaine mesure, elle est bien l’enfant qu’elle nourrit, lange, berce et chatouille, en qui elle se projette et s’investit, et qu’elle comprend mieux que personne quand il commence à imiter les sons. Mais même venus les temps où il lui fera honte ou honneur, elle n’attend pas de lui son être et sa valeur. Alors que lui les attend d’elle, et dans le cas qui m’occupe, en avait sans doute assez reçu, que ce soit à onze, quinze ou dix-neuf mois, pour gommer partiellement le trauma princeps et l’angoisse qu’il avait créée : premier échantillon de ce que j’appellerai par la suite se faire avoir : car la dérobade de la valorisation, suite à son transfert ou au moins à son partage, n’a pu que s’aggraver du souvenir flou de ma réception en ce monde. Deux fois lassent. Et trois fois casseraient. Mais sans doute serais-je encore pire sans l’année et quelque d’âge d’or en fusion que l’aînesse m’a procurée.

     On comprend donc mes résistances à l’inné : quand un quasi-septuagénaire ne paraît qu’un sale gosse monté en graine, avec une écorce de séduction verbale et un cœur tout pourri, il est un peu trop simple de se dire qu’il s’en va tel qu’il est venu. Comprend-on aussi l’insistance un peu niaise avec laquelle je proteste que je n’ai “pas besoin” du bébé kleinien, et de ses “intenses rages orales” qui semblent surgir du bleu, ou  d’un simple retard de tétée? Il est bien possible que j’aie “clivé” la bonne et la mauvaise mère, et qu’il m’en soit resté une vision des êtres en avers/revers, la médaille tournant au moindre souffle, moins par pessimisme ou projection de ma vilenie que par crainte de paraître dupe. Mais, sans aller jusqu’à une recherche de culpabilité, rien ne m’oblige à penser qu’il existe une autre agressivité que rétorsive – même si l’agression originelle n’est ni voulue, ni même ressentie comme telle.

09 novembre 2018

Une prédisposition à l'angoisse; coup d'œil à la psychastrologie

     N’importe quelle plaie. Une naissance superlative, disons. Qui sait si ceux qui ont mis des heures à apparaître (la plupart enfants uniques ou premiers-nés) ne se ressemblent pas par quelques traits, de la claustrophobie au sentiment d’être partout mal voulus? Dans le brouillard on peut dire absolument n’importe quoi, et justifier aussi bien le masochisme – faire du plaisir avec la douleur initiale, comme le théorise le bon docteur Bergler sans trop se casser la tête sur le détail du processus– que le refus du réel, ou un besoin d’étayage qui passe les bornes, une avidité compensatoire…  et je retrouve là la boulimie originelle, et l’absence de repères qu’elle suppose : un cas si rare que ni Spock ni Marie Thirion ni personne que je connaisse ne l’évoque, et que je finirais par penser que ma mère, seul témoin du phénomène, débloque : rappelons que selon elle, je me gorgeais de lait comme pour me prémunir contre un tarissement imminent, quitte (voici le bizarre) à vomir l’excédent dans la foulée… Or, quoique n’ayant connu la faim que de mon plein gré et à titre d’expérience, il m’est impossible de garder une denrée classée appétissante : je liquide en un jour une semaine de réserves, voire davantage. Bien drôle de penser qu’un tel comportement remonte peut-être au “tout, tout de suite” de la nuit des temps – le lait, mais non les laitages ni les frometons, ayant fait l’objet d’un interdit ultérieur. Mais est-ce bien une insatiabilité, ou un défaut de régulation naturelle,pour le coup, “de naissance”, qu’il faut pointer?Après tout, il est universellement admis, et très vraisemblable, qu’en notre traumatisme gît l’origine de toute angoisse : est-il donc étonnant, s’il grimpe d’un ou deux degrés sur cette échelle de un à dix qu’exige le corps médical pour donner quelque crédibilité à la parole du patient, que l’angoisse à venir croisse d’autant, et qu’on la trouve au poste dès les premières bouffées d’oxygène? Sinon caractérisée, du moins cette prédisposition qui, depuis, ne s’est pas démentie, et à quoi la suite, relhum en tête, n’aura plus que le souci de trouver un contenu. La pure crainte de l’instant qui vient, avec l’inhibition en germe, pourrait bien sortir de la douloureuse surprise de l’instant zéro, et la peur de manquer, qui ne paraît pas requérir une élaboration très sophistiquée, avoir emboîté sans à-coup le pas de la faim : qui me ferait ici grief d’imiter Rank après l’avoir daubé assimilerait deux démarches opposées : celle de rattacher aussi bien les conduites les plus ordinaires que les dysfonctionnements les plus divers à un événement universellement subi, d’une part, et celle d’expliquer tant bien que mal une bizarrerie par une autre, l’éborgnement-par-forceps étant pour le moins rare, et une avidité non réglée sur la faim si exceptionnelle que nul spécialiste ne la mentionne. Si donc j’en crois ma mère… qui pourrait avoir inventé ces vomissements d’orgie romaine pour se disculper de quelque défaillance, mais n’aurait aucune raison de m’en avoir fait part assez récemment… bah! même, après tout, sans l’en croire, l’hypothèse d’une méfiance paléo-traumatique aurait encore pas mal de grain à moudre. L’olibrius  qui, tous les matins avant son premier cours, vérifiait dans son casier s’il n’était pas viré, qui ne se lasse pas de prévoir catastrophe sur catastrophe au sein du nid le plus douillet, qui de la peur fait son Bucéphale… ou sa Rossinante, et la mère de l’agressivité, n’est-il pas né avant tous les rôles plus ou moins bidons qu’il endossera ensuite? Et le traumatisme, ajouterai-je, ne se serait-il pas aggravé de succéder à neuf mois parfaitement peinards? Une superstition m’attache de longue date à ces conceptions de l’équinoxe de septembre qui portent leur fruit aux environs du solstice de juin, et s’il faut vraiment croire que l’embryon n’a pas une vie purement végétative, n’est-ce pas en effet l’idéal, qu’il commence à sentir au plus noir de la nuit, s’ouvre à mesure que les jours s’allongent, et vienne au monde juste à temps pour la fête de l’été? Je n’ai pas pris la peine d’éliminer l’influence des astres de la liste de mes causes possibles, pas plus que les dettes et (dé)mérites accumulés lors d’existences antérieures; mais, réduite à sa plus populaire expression, dont se rient les soi-disant pros,celle des douze signes du zodiaque, situant fœtus et bébé dans le cycle des saisons, d’abord via l’humeur maternelle, puis par prise directe, ne gagnerait-elle pas en crédibilité? Je me souviens de mon épatement devant Marjorie, une nouvelle collègue fort avenante, à Maurice, qui ne me connaissait ni d’Ève ni d’Adam, et cependant, au bout de dix minutes de conversation (dont neuf, je suppose, consacrées à mézigue, ses pompes, ses œuvres et, expurgées, ses tares) s’était écriée : « Tu es Gémeaux, non? » Cet épatement, j’en avais fait montre et l’avais fort exagéré, dans un objectif draguatoire, mais enfin je ne crois pas qu’elle eût étudié mon dossier, et ça lui faisait tout de même onze chances sur douze de se planter. Il est certain que ma fin de non-recevoir relève de l’a priori : il n’y a aucune raison pour que la position des astres à sa naissance influe sur le caractère et la destinée d’un individu, et qu’une “dominante martienne” explique son agressivité, par exemple, parce qu’il a plu aux hommes d’appeler Mars un caillou quelconque. Il n’empêche que des cerveaux qui n’avaient certes rien à envier au mien, comme ceux de Gœthe, Breton ou Thomas d’Aquin, ont cru ferme à certaines correspondances, et que je ne suis pas fermé aux faits qui plaideraient pour une science présumée irrécupérable. Ouvrant le Traité pratique d’astrologie d’André Barbault, voici ce que je découvre, page 88, sur les Gémeaux : « La propriété dominante du signe est la primarité associée à l’ampleur du champ de conscience, faisant le “superficiel large” d’Otto Gross qui entend par là, cette largeur virtuelle que donne à la conscience une grande mobilité, car elle ne projette à chaque instant qu’un mince pinceau d’attention sur les choses, sans insister sur la saisie de ces choses; d’où une faible trace de l’impression, le pinceau de l’attention balayant ici une large surface de représentations. Si le Bélier est le plus impulsif des signes et le Taureau le plus fixe, les Gémeaux sont le plus mobile. C’est un nerveux qui ne pèse pas plus qu’un fil et vit en l’air; un rapide à l’humeur voyageuse, un changeant, amoureux du mouvement, ayant la bougeotte, fait pour le dégagement. Il est aussi “roseau pensant”, un souple, un flexible, léger, habile, adaptable, épidermique; Arlequin jouant sa vie ou vivant son jeu, comédien, caméléon, touche-à-tout, espiègle, et par suite instable, léger, à la fois partout et nulle part, en proie à la division intérieure et aux problèmes qu’elle pose.

     Destinée : possibilité d’avoir plusieurs cordes à son arc et prédisposition à suivre un itinéraire à destinations diverses, sinon à emprunter parallèlement plusieurs voies. Chance de réussite par la virtuosité, par le jeu des relations surtout, en particulier pour écrire, adapter, transmettre, interpréter, traduire, échanger ou se déplacer… Vie assez instable et itinérante, à l’affût d’aventures ou expériences nouvelles. » À première vue et en toute objectivité, ce n’est pas de la tarte d’appliquer cette éluc à un drôle qui depuis quinze ans n’a quasi bougé de son terrier, qui s’y est mitonné la plus régulière des existences, colorée seulement par quelques ennuis de santé, à un ermite qui assurément ne réussira pas “par le jeu des relations”, et qui aimerait bien être un homme-orchestre, mais n’a qu’une corde à son arc, et encore, bien mince. Il est vrai que j’ai beaucoup bougé par le passé, vite las des lieux et des êtres, redoutant surtout de les avoir lassés, et que je persiste à rêver d’ailleurs dans ma tour; que c’est sans doute pour trop demander aux “relations” que je les ai perdues, et que dans la plus entière solitude, le souci d’un public, interne ou à venir, ne me quitte pas; que l’histrionisme et l’érémitisme forment un mauvais ménage dont la survenue de Saturne à l’ascendant ou au Milieu du Ciel fournirait une explication commode! Une fois que j’aurais calculé mon thème astral, ce serait bien le diable si je n’y trouvais pas, à l’origine de mes inhibitions, quelque opposition ou carré de planètes qui s’annuleraient les unes les autres, d’où la tension constante entre les aspirations et les possibilités – et le bilan zéro. Je ne laisse pas, néanmoins, d’être troublé par l’accent mis sur la primarité et l’ampleur du champ de conscience, où l’échec semble se dessiner d’avance, la quête éperdue d’une synthèse toujours plus vaste étant contrecarrée par l’incapacité à s’appliquer, et la flexibilité des identifications adhésives, auxquelles elle sert de prétexte.

     Ce qui après tout pourrait être originel, à un certain “niveau”, où l’on ne joue plus, c’est l’instabilité pathologique, que Marjorie avait sans doute “reconnue”, et dont il serait passionnant de vérifier, sur d’assez vastes panels, si elle affecte un signe zodiacal plutôt qu’un autre. J’ai déjà longuement évoqué le “triste carrousel” qui sévit dans ma boîte crânienne, et aligné quelques raisons de ne pas ramener cette tare à l’outrecuidance ou à la peur. Un encéphalographe certes ne détecte pas encore l’objet de la pensée, mais la versatilité n’est pas si difficile à tester sur la base de critères précis, comme la constance des votes, les changements de domicile et le nombre de PACS par individu. En attendant que ça se fasse (ou que j’apprenne que ça s’est fait : Gogol ne m’est ici d’aucun secours, les fumistes occupant les premières centaines d’entrées), je dois me borner à constater qu’il y aurait un peu trop d’ajustements à opérer pour accrocher ce phénomène de mobilité cérébrale excessive à l’angoisse ou au besoin d’omnipotence, qu’il sert d’ailleurs si mal. Une fuite perpétuelle devant les preuves à faire, ou celles qu’on présume faites, et accablantes? Bien sûr, mais le détraquement ne serait-il pas alors ciblé avec plus de précision? D’être incapable de fixer la rose m’incite à privilégier l’hypothèse d’une malfaçon, qui situerait cette tare de l’esprit avant les perturbations narcissiques. Ça n’équivaut tout de même pas à réhabiliter la caractérologie d’Heymans et Wiersma : bien qu’il me trouble assez de voir les Gémeaux classés majoritairement Nerveux, Émotifs, Inactifs, Primaires, je ne renie rien de mes doutes touchant l’indépendance et la fonctionnalité de ces paramètres. Et après tout, le trauma ne rend-il pas compte à la fois de l’émotivité et de la primarité, si j’oublie que j’étais déjà remuant in utero (Bon Dieu! Mais bien sûr! N’aurais-je pas bougé la tête pour m’éborgner moi-même?), et que mes shoots laissaient présager une carrière de footballeur?

08 novembre 2018

Un excès de trauma; borgnitude et narcissisme

     Ce qui me surprend plus encore que cet insouci des “statistiques non écrites” qui donnent son sens à toute hypothèse d’un rapport, et le lui ôtent si ça marche à tout coup, c’est de lire Rank prêter au peine-à-naître dont la pensée (si le mot convient) nous est inconnue des notions qui sont seules capables de se muer en souvenirs. Ainsi, il écrit sans rire : « Le trait commun à toutes les théories infantiles de la naissance […] consiste à ne pas tenir compte de l’organe sexuel féminin, à ignorer son existence, ce qui prouve bien de la manière la plus nette qu’elles reposent toutes sur le refoulement du souvenir du traumatisme de la naissance, ce souvenir rattachant précisément le traumatisme aux organes sexuels comme à sa cause. » Admettons le refoulement de sensations, d’étouffement, de malaxage et autres; en quoi pourraient-elles être liées à la nature du conduit où elles se sont produites, à moins que cette idée ne soit innée, et transmise via les gènes ou l’ombilic? C’est quand la censure parentale du sexe aura joué que le refoulement d’une descente vaginale deviendra possible : j’avais douze ans quand un copain plus dessalé sans mal me raconta, dans un camp de curés, comment se faisaient les enfants, je ne le crus pas, et me demande parfois si Rank n’était pas aussi ahuri à quarante berges que moi à douze :  « L’homosexualité, lit-on un peu plus loin, semble, elle aussi, se prêter sans effort à cette explication, car il est évident que chez l’homme elle repose sur l’aversion pour l’appareil génital de la femme, à cause de ses rapports intimes avec le choc de la naissance. L’homosexuel ne voit dans la femme que l’instrument de la maternité, il l’identifie tout entière avec son appareil génital qu’il est incapable de concevoir comme une source de plaisir possible. » Je ne sais plus où Freud compare les adlériens à un médecin colonial qui, de si diverses maladies que fussent affligés les patients qui se présentaient devant lui, n’en formulait pas moins imperturbablement le diagnostic “ensorcelé”, aux applaudissements de l’assistance. Il me semble entendre la voix de Rank, attribuant toute névrose à son Trauma Originaire, qui lui aura permis, après rupture, de lancer en Amérique des cures très accélérées (et sans doute tout aussi efficientes). Cela dit, ce n’est pas un passionné de Cause Unique comme moi qui peut se permettre d’ironiser. En outre, j’avais bien six ans quand Geneviève est née, et quinze Denis : prématuré, soit, il reste quand même bien bizarre que je n’aie aucun souvenir d’une grossesse de ma mère : ça sent le refoulement à plein nez. Enfin, quand je m’interroge sur les divers avatars de Réhabilitation : Révolution, Reconnaissance, Résipiscence, que je loge dans le futur, comme en un âge d’or qui refuse d’avoir été déjà vécu,  mais dont on se sentirait néanmoins exilé, je ferais bien de ne pas oublier qu’aucune preuve n’est apportée par là d’une étape fusionnelle ou idyllique duelle, et que le semi-apaisement qu’ont trouvé mes derniers chapitres (ceux postérieurs au Deuil sans peine) dans un isolement plus complet que jamais plaiderait plutôt pour un paradis intra-utérin – voire encore antérieur, mais là je n’aurais pas d’éléments du tout.

     Ce qui ne signifie pas, comme de bien entendu, que je me rappelle davantage ma naissance : du moins puis-je tous les jours en contempler les séquelles en me brossant les dents. Sous ce rapport, en effet, mon lecteur sait que j’ai été gâté, puisque l’accoucheur, débutant, ivre, incompétent ou/et malchanceux, m’a écrabouillé un œil (ou éraflé, soyons juste : on ne m’a ôté le mort qu’ultérieurement), me fournissant une excuse à vie pour ne pas plaire, et en accuser in petto mes parents, trop près de leurs pions pour recourir à une chirurgie esthétique non remboursée, et même pour faire renouveler assez régulièrement la prothèse, de sorte que l’orbite droite ne s’était pas développée, et que j’avais la tronche en biais – pure foutaise ou quasi, car ça se mesure en millimètres, et la symétrie parfaite compose des faces plutôt fades; en revanche ma dernière ophtalmo n’a pas caché un certain étonnement en apprenant que je portais en guise d’œil droit le même bout de plastique depuis ma quatorze ou quinzième année : elle m’a envoyé me faire restructurer l’orbite chez un spécialiste local, injonction à laquelle je me suis empressé de ne pas obtempérer : trop tard. Curieux qu’il ait été assez tôt, dix ans après, dans la foulée du trépas de mon père, pour faire refaire cette prothèse quinquagénaire… mais l’hyper-interprétation s’impose-t-elle? Je venais d’apprendre que le truc était remboursé à 100%, et, pour une âme de mauvaise qualité, comme dirait Montherlant, la gratuité d’un truc chérot dont on n’a nul besoin (la vieille toutefois était devenue passablement râpeuse) n’est pas une considération si négligeable.

     Que toute accusation soit une projection de culpabilité avec déni,  et que celle-ci, expliquant non seulement la haine de ma mère et mon insuccès auprès des filles, mais toutes mes failles (les moches sont mal accueillis par tous et partout), se soit avérée particulièrement commode, moi je veux bien. Mais à H moins trente secondes, ou quelques minutes, quand le forceps m’accroche un carreau, vous ne voudriez tout de même pas que je battisse ma coulpe pour l’obstétricien? L’inconscient en est bien capable, mais je n’y ai pas accès. Avant de bâtir un système de culpabilisation tous azimuts, il faut bien que je subisse et déguste; or il est difficile de se peindre ce « Bienvenue au club! » comme anodin, et encore plus d’y voir, ha ha, comme cette tache de Donald Meltzer, une variante d’expérience initiale de la Beauté. Cela dit, il ne faudrait tout de même pas en remettre : si toute naissance laisse des séquelles pour la vie entière (et comment pourrait-il en être autrement?) il n’est pas si évident que cette surprise désagréable (il suffit d’entendre brailler un nouveau-né! Mais on me souffle que la simple sensation des bronchioles qui se décollent suffirait à expliquer que notre premier cri ne soit pas un gazouillement de bonheur) se corse si gravement de la longue durée d’un exit difficile ou d’un supplément de douleur, qui ne dispose d’aucune norme auquel se comparer, et ne peut s’accompagner d’aucune représentation de la blessure ou du danger. Gamin, j’ai souvent regretté d’ignorer ce que j’avais perdu, donc de ne pas m’être fait crever l’œil un peu plus tard, lors de quelque acte héroïque si possible… mais au fond je préférais m’en tenir à l’invention de mythes médicaux, genre : la monophtalmie aiguise l’intelligence, dont l’intervention est nécessaire pour avoir une notion des distances! Et emballez! Ça me suffisait à dix ans, et même à vingt. J’étais moins heureux du côté des borgnes célèbres, pour la plupart militaires (rien contre, je me suis longtemps voulu guerrier), pas si connus que ça (j’avais tout de même un faible pour Antigone, Hannibal, et… Moshe Dayan!), et surtout, même borgnes de naissance, pas nécessairement esquintés par les fers : ce type d’accident aurait être plus courant “avant le progrès”, mais peut-être les sages-femmes opérant chez les Grands numérotaient-elles leurs abattis, et évitaient-elles les gestes inconsidérés? Je crains bien de ne m’être trouvé de collègue incontestable que Jean-Édern Hallier, et le compagnonnage avec ce Peyrefitte gauchisant ne m’enchante pas plus qu’il ne l’aurait ravi, lui, s’il m’eût connu. Le rapprochement mérite-t-il d’être creusé? Je lisottais en 2009 un bouquin sur lui, acheté à zéro vingt pour son sous-titre : ou le narcissique parfait. Style de journaliste, grandiloquence creuse, bâclage de prébendier… Et puis, tout de même, page 53 sqq : « Jean-Édern est mal né. Tout son drame et son génie partent de là. Une sage-femme, bénie des dieux de la farce et de la poésie, a accouché la mère au forceps, en énucléant [1] l’enfant : il est sorti borgne, monstrueux, l’œil gauche en moins. […] Le déni de réalité a été si fort chez l’enfant qu’il s’est sur-le-champ réfugié dans le délire de toute-puissance. Sa survie passait par la folie. C’est la seule chose qui pouvait le sauver. […] Narcissique menacé de désintégration, il n’avait à sa disposition qu’une image extérieure de lui-même, en miroir – pas d’image intérieure. Le malheur de Narcisse n’est jamais qu’il souffre d’un excès de soi, mais d’une hémorragie continue de l’être, d’un défaut d’intériorité. » Et le malheur de son biographe, c’est qu’il est flou et banal, qu’il joue les omniscients à bon compte, sans mettre en lumière les mécanismes d’un passage nécessaire de la borgnitude à la narcipathie. Déni de réalité, délire de toute-puissance, défaut d’intériorité? Je suis bien obligé de souscrire, ne serait-ce que par fausse honte, et en pestant de m’assimiler à un bouffon pathétique que les services ont sans doute liquidé (donnant par là la mesure de leur envergure), mais qui était bien le seul à se trouver, ou plutôt à se proclamer, le plus grand écrivain de sa génération. Que Proust ou Montaigne, merdre, n’étaient-ils borgnes! Il est vrai qu’il me reste Sartre, son strabisme… et un pronostic peu enthousiasmant. Assez ri, je suis taré, entendu, mais pas du genre à compenser mon défaut d’image intérieure par l’étude exhaustive des monophtalmes à travers les âges, d’autant que seuls m’intéressent ceux qu’on a sortis comme ça, et que, narcisses ou non, ils ne s’en vantent pas… assez, du moins, pour que je les connaisse! Quant à moi, j’aurais plutôt tendance à dire : « Hallier? Ah oui, mais lui, nuance! C’était l’œil gauche! »

 

[1]  Sic. Je doute fort qu’elle ait procédé à l’ablation de l’œil!

07 novembre 2018

Ma préhistoire intra-utérine

LE TRAUMATISME DE LA NAISSANCE

 

     Cette sous-section commence le 1er novembre, qui n’est pas le Jour des Morts, mais l’occasion de noter que, contre toute attente, l’addiction cinéphilique a duré jusqu’à présent quatre mois, mettons trois en défalquant cinq tentatives de sevrage : matinées de travail de plus en plus courtes mises à part, on dirait bien que je subis la dérive exacte que je redoutais devant la télé, et qui m’a toujours dissuadé de l’acquérir – avec la circonstance aggravante que YouTube constitue un effroyable réservoir de conneries, accessibles à toute heure du jour et de la nuit, et au surplus, pour la plupart, d’un niveau technique extrêmement bas, surtout quand on se borne aux full movies : c’est souvent après de pénibles errances parmi les taches de confiture, les bruits d’usine ou de courroies pétées, et les navets barfineux (essentiellement français ou américains : la sottise française des années cinquante est dure à battre, mais rien ne dépasse l’effet du presqu’immanquable « Je suis absolllument dddésollèèèèe » qui, au doublage, retentit de deux à vingt fois par film yanqui) que je tombe sur un Vor russe, un Colis québécois, un Henry, étonnant portrait de salopard minable (rien à voir avec le serial killer Henry Lee Lucas, minable et salopard, mais plus nuisible), un Perfect sisters (sur les bathtub girls, célèbres au Canada), ou ce Dernier jour de ma vie qui m’avait de prime abord paru si cul, et dont le dernier tiers m’a trempé le jabot : comme quoi on peut émouvoir un scélérat avec la morale la plus mainstream (surtout si c’est la moins pratiquée). Je ne multiplie pas les renvois, toutes ces vidéos ayant de fortes chances d’être supprimées [1] à l’heure où je mettrai sous presse : c’est déjà le cas du film le plus étrange que j’aie vu de ma vie, un reportage bidon sur un gagne-petit du crime, dont j’ignore le titre et le metteur en scène, mais joué par Benoît Poelvoorde avec un brio époustouflant [2]. 

     Je ne me crois pas devenu loque au point de ne pouvoir casser une habitude, somme toute, si récente; mais, outre que, gratuite, elle me fait faire des éconocroques (je n’ai pas acheté un livre de tout octobre, et le problème d’où les mettre quand tous les murs en sont déjà tapissés jusqu’au plafond est repoussé d’autant), et qu’elle me fatigue moins l’œil, découverte engageante, que la lecture, vous aurez compris qu’elle ne se présente pas comme une pure et simple déchéance : non seulement dix heures de cinoche combattent la dépression, se substituent aux relhum, plus efficacement, du moins jusqu’à présent, que dix de bouquins, mais elles me proposent un apprentissage différent, un agréable et facile rattrapage de ce que tout le monde sait sauf moi, auquel les navets contribuent par leurs défauts mêmes, la lourdeur d’application révélant mieux une idéologie que les défauts d’analyse. Bon, je ne vais pas vous faire un corrigé de disserte sur les avantages comparés de la littérature et du cinéma, la tartine commence déjà à se faire longuette pour qui n’avait en tête, au départ, qu’une introduction à son ignorance touchant le domaine particulier de la vie intra-utérine : j’ai dû me laisser aller, il y a bon nombre de pages, à attribuer à un manque de néné la fureur que j’avais gosse de sucer mon pouce en me l’enfournant jusqu’à la racine; il s’agirait d’un néninné, si j’ose dire, vu qu’un film à peu près idiot, 90 jours, m’a enseigné la semaine dernière que les fœtus sucent leur pouce, voire leur main entière, ce qu’homme, ou du moins femme au monde ne saurait ignorer. Cela, j’aurais pu l’apprendre dans un livre, à condition de n’y pas manquer l’info, et d’y ajouter foi, alors que l’image me l’imposait. Cette découverte aurait dû sonner le départ de vastes recherches, et s’est enlisée dans un bouquin de vulgarisation, The Secret Life of the Unborn Child, datant de 1981, donc vraiment, lui, dans l’enfance (du sujet), écrit par un médecin plutôt niais, et peu exigeant quant aux preuves qui confortent ses croyances, mais qui m’a tout de même révélé qu’un champ s’ouvrait là, qu’on a dû fouiller pendant les trente-cinq ans écoulés. J’avais bien lu quelque part que les gosses reconnaissaient des mélodies qu’on leur avait jouées avant leur naissance, et je pense que j’aurais veillé, si j’avais attendu une progéniture, à ce que ma petite Fœta n’eût pas les oreillettes souillées de n’importe quelle rengaine : au moins une qui aurait aimé les mêmes airs que son papa, et l’aurait consolé des martiens auxquels il offre ses disques préférés, et qui n’en ôtent pas la cello! Il va sans dire que j’aurais aussi évité les querelles tonitruantes, noté les engrammes possibles pour en discuter plus tard avec l’enfant avant qu’ils ne s’enkystent, etc, etc : inutile d’en remettre, le père encore plus catastrophique une fois bardé de science est une figure trop attendue. N’empêche qu’en gros je tenais le non-né pour page blanche, matière inerte, incapable de sentiment et de pensée : en témoignent encore mes récents sarcasmes contre Oriane et sa psychanalyse du prénatal. Sans même parler de la horde, je me claquais les jambons au sujet de la scène primitive, et n’aurais jamais songé à la transporter avant la naissance, le minot étant alors bien forcé d’assister, par l’ouïe du moins. Quand quelque rêve d’impuissance me confrontait à un langage incompréhensible, je songeais volontiers à celui qui avait retenti, bien des années plus tôt, auprès de mon berceau, mais pas à remonter un peu plus le temps, puisqu’il n’y avait alors rien à voir, qu’un langage quelconque eût pu dire.À présent qu’une tiède curiosité s’est éveillée touchant cette préhistoire que constituerait un inné non génétique, je me heurte à une double ignorance : celle des expériences et investigations qu’on a pu mener pendant 35 ans pour préciser les apports potentiels, positifs ou négatifs, de la gestation même, en excluant ce qui la précède – à l’image de cette enquête néerlandaise sur les enfants de femmes ayant souffert de la famine pendant qu’elles les portaient, et qui révèle un pourcentage significativement élevé d’obèses… ou celle qui constate une corrélation entre le poids des bébés à la naissance et leur facilités d’apprentissage de la lecture : les gros apprendraient mieux! Sans doute est-il impossible d’inventer des protocoles moralement tolérables pour vérifier ouvertement certaines hypothèses, d’autant qu’il n’y a pas des palanquées de mères qui changent post partum de sentiment à l’égard de leur enfant, mais je présume qu’on a découvert mille choses passionnantes dont j’ignore tout; et la seconde ignorance, c’est celle des diverses circonstances qui ont accompagné la grossesse de ma mère, et qui me permettraient d’appliquer la science que je compte acquérir au seul… disons au cas qui m’intéresse le plus, de beaucoup, et certainement au seul dont je me pique de traiter. Depuis quand habitions-“nous” Paris, à quoi ressemblait “la pension de famille de la mère Vélonie” (ou Velloni?), puisqu’une bourse très plate vouait mes parents à ce type d’habitat? Voyait-on parfois le soleil dans notre chambre? Ma main au feu que la vue était sinistre, la musique rare et vulgaire… Ma mère devait bosser encore… Je devrais tout de même l’interroger à ce sujet, tant qu’elle peut encore me répondre… ou plutôt me faire hypnotiser pour remonter le temps, au moins une fois, puisque le significatif, après tout, c’est ce que j’ai gardé quelque part… Je sais bien que le lecteur n’a pas grand besoin, etc, mais je ne suis pas, moi, forcé de tout lui dire. En attendant, je vais laisser ici un blanc, probablement définitif, et sauter à pieds joints dans le traumatisme de la naissance, c’est le thème que j’italique, non le titre d’un livre que j’ai feuilleté autrefois, et repris récemment, pour ma parfaite déception : Rank a peut-être le mérite, sinon d’avoir levé le gibier, du moins d’avoir joué du cor assez haut pour troubler quelque temps les certitudes d’un Freud malade et vieillissant; mais le texte est affligeant de rhétorique creuse, et parfois d’une telle naïveté dans ses rapprochements qu’on le croirait l’œuvre d’un gamin de vingt ans plutôt que d’un homme du double, qui devrait bien se rendre compte qu’il est un peu trop facile de voir à peu près dans tout la trace du choc initial et le désir presque universel d’un retour au noir et au repos de la vie fœtale, à moins que ce ne soit, exactement à l’inverse, une épouvante, attendu les conversions aisées d’un sentiment en son contraire qu’autorise la psychanalyse : en foi de quoi la peur de l’obscurité qu’éprouvent la plupart des enfants, la torture paradoxale que constitue pour tout homme l’isolement sensoriel, et l’angoisse indicible que je ne suis pas seul à ressentir, d’un au-delà de noir et de solitude, trahiraient aussi bien l’attrait du retour aux origines que l’opiniâtreté avec laquelle nous y revenons toutes les nuits (j’avoue goûter fort cette “explication” du sommeil, dont l’utilité, empiriquement établie, n’est toujours pas vraiment comprise par la Science), ou l’Amour, tentative de refusion d’un être unique coupé en deux, ou, bien entendu, toutes les mystiques de toutes les religions, la lumière aveuglante des fins d’EMI étant sans doute assimilée aux ténèbres. Quant à Œdipe, il lui faut retourner à la mère pour surmonter l’angoisse de sa naissance, et pour cela passer par un étranglement : le Sphinx nous est en effet donné pour un étrangleur dans certaines variantes du mythe, le vieux n’avait pas remarqué ça, et ceux qui protesteraient comme quoi les étranglés, justement, n’accèdent pas à Jocaste, sont sûrement des esprits étroits.

 

[1] Non : seulement Henry et le Dernier jour, film pour ados, mais chef-d’œuvre du genre : dommage (encore que si je le revoyais, je me demanderais peut-être comment j’ai pu recommander une merde pareille : la chose m’est arrivée plus d’une fois). Compensons (mal) avec Death proof, qui, lui, tient le coup, sans doute parce que pseudonymé Autoroute de la mort, ou je ne sais quoi.Ce n’est pas avec le haut-parleur de ce blog qu’on peut donner des conseils aux masses, et d’autre part je suis bien peu qualifié pour le faire, mais bon Dieu, si vous avez une vidéothèque à “partager”, comment ne comprenez-vous pas que le rudiment du succès consiste à renommer les films que vous nous offrez, à éviter les noms d’acteurs, de metteurs en scène, etc : vous mettrez plus de temps à devenir populaire, mais vous éviterez au moins, à la différence des seules “chaînes” auxquelles je me sois abonné, d’être virés manu militari dans les deux mois pour infractions répétées au copyright. Si vous manquez d’imagination, essayez au moins le genre “J’irai molarder sur vos caveaux”, “Réservoir gods”, “La saveur du saqué” ou “Le nouge et le roir”. Dès la moindre lettre divergente, je pense que, sauf signalement, tout risque de vous faire choper s’évanouit.

 

[2] Tout bonnement C’est arrivé près de chez vous, un de ses premiers (Belvaux/Bonzel, 92, mais Poelvoorde en paraît l’auteur, tant il y est omniprésent), et son plus célèbre. De nouveau accessible ici, (pas pour longtemps, je suppose) mais inexplicablement amputé de sa séquence la plus saisissante. Le titre paraît fichtrement décalé, on n’y croit pas une seconde. Business as usual ou En gagnant mon pain, Les travaux et les jours seraient un peu lourdingues, évidemment, et pas assez accrocheurs… mais il ne doit pas être bien crevant de trouver mieux, et quand ce serait pis… voir note précédente.


06 novembre 2018

Une insuffisance programmée

     Mais n’anticipons pas : je n’en avais pour l’heure qu’à cette barre mise trop haut pour qu’on pût y atteindre : or, d’une, l’intention n’est toujours pas établie : en l’état, pour pourrait ne traduire que les vices de la barre que je pose, moi, à quiconque passe la ligne de courtoisie, associés à la déception que j’aurais authentiquement causée. Ouais! Aussi authentiquement que n’ont fait mes livres? Je crois que je ne m’en tirerai pas sans sortir du cadre du droit : peut-être le fond de l’affaire tient-il à une projection au sens psychanalytique, à cette culpabilité que, comme une patate chaude, j’essaierais de coller à papa pour m’en décharger, métamorphosant, pour tailler large, la faute d’être ce que je suis en crime de m’avoir fait tel… pour se défausser soi-même du péché originel hypothétique de n’être pas le fils de Félix, mais d’un méprisable ersatz… Essayons d’oublier le procès mesquin que je lui fais, profitant de n’avoir aucun rejeton pour me traiter de même, puisque la pilule est passée par là dans l’intervalle, et efforçons-nous de rester purement factuel, ou, disons, reconstitutionnel, puisque, trop “paresseux” pour la glane, j’ai trop peu de souvenirs, d’ailleurs indirects, à autopsier : mieux vaut garder pour la suite l’hyper-analyse de cet « On en fera un sportif » de Popo, transmis par Sido, puisqu’il date d’après ma malencontreuse naissance… et puis non, quand même, parce qu’il en dit long sur le tout ou rien des attentes paternelles, et sur sa manière de rattraper le coup : le sport n’existait tout simplement pas pour ma grand-mère, ce qui porte assez haut sa fiabilité testimoniale en l’espèce, mais il était, en dépit d’une vague nostalgie du rugby et du CUC [1], tout à fait subalterne pour mon père, qui ne voyait aucun inconvénient à ce que nous fussions dispensés de gym, n’avalisant comme vertus authentiques que l’intelligence et le courage – à moins que ce ne soient les seules que j’ai retenues. Je ne sais à quel sport aurait pu se vouer un borgne (le tir, peut-être?), et n’aurai pas la mauvaise foi de tenir un mot en l’air pour le prononcé d’un destin, mais n’appert-il pas que, d’un coup et avant toute épreuve, j’étais destitué de tout avenir intellectuel, dès lors qu’il m’était censément rogné? De là à n’avoir vécu que pour lire et écrire… il n’y a que le saut de rien à tout. À ce petit jeu, je pourrais aussi accuser papa de m’avoir détourné des chiffres par trop vouloir me les imposer…

     Que pouvait donc attendre de sa progéniture un enfant ou ado prolongé, en conflit avec ses propres parents depuis une bonne décennie sur la voie à prendre, qui leur avait concédé de quitter l’armée, et d’entrer à la Banque de France, mais s’était tenu ferme à la femme qu’il avait choisie? Il les considérait comme des connards encroûtés et tyranniques, mais aurait certainement aimé les battre sur le terrain où sa flemme et sa révolte les avaient contraints à reconnaître un échec, et exhiber un Poulain Premier en Tout, parce qu’élevé tout différemment (croyait-il), ce qu’il ne parvint à réaliser qu’au deuxième essai, avec un succès mitigé, ses parents n’étant pas disposés à se toquer du chouchou de leur bru. D’ailleurs, même indigne, je portais le prénom du pépé.

     Je tendrais à penser que l’attente paternelle avait pour première caractéristique le refus de la subjectivité et de l’innovation, l’enfant n’étant destiné qu’à prolonger le père, comme dit Oriane, ou, supposerais-je plutôt, à le refléter, admirativement, ça va sans dire. Mais par là-même, n’est-ce pas à décevoir qu’on est voué, l’obéissance perinde ac cadaver, le comportement clonal,n’étant souhaités ni par le parano ni par le narcipat, qui réclament de l’autre (et singulièrement, de leur enfant) vie et altérité, mais purement formelles? Mon père, très commun en cela, n’aurait jamais consenti, même s’il n’en faisait pas un programme conscient, à apprendre quoi que ce soit d’un de ses gosses, sinon sur des points de détail ou carrément dévalorisés. Il n’aurait certes rien vu à redire d’avance à une vocation littéraire, et j’ai souvenance d’une attention très favorable à un poème dont il me croyait l’auteur, vers six ou sept ans : en apprenant que je l’avais seulement recopié, il s’en était détourné avec dédain : pas d’objection, donc, à un Minot Drouet, mais cette ouverture d’esprit à l’idéal servait surtout d’arme contre l’effectif. Et les “attentes” qui étaient les siennes, impalpables, imprécises, inclinables à toutes les brises du préjugé, lui permettaient de condamner en une demi-ligne d’incipit (« Moi, les gars, ché pas si vous êtes comme moi »…) un polar qu’à quinze ans j’avais poussé jusqu’à mi-parcours, que je ne lui avais assurément pas “montré”, et qui finit brûlé – sort qu’il méritait très probablement. Je n’ai pas de manuscrits lacérés à mettre à son passif, et, tant que j’ai dépendu de la gamelle qu’il remplissait, je crois qu’il a subsisté entre nous une impondérable complicité contreles notables entre lesquels il venait de s’insérer par une toute petite porte; mais elle n’aurait résisté à aucune production : ne confondons pas barre haute et mise au rebut avant toute épreuve. Après quoi, la rivalité n’a fait que croître et embellir, bien qu’il faille me garder de faire remonter trop haut le mépris qu’a catalysé la rédaction du Cas Trou, et la haine suscitée par le cadeau de “ma” baraque à ma sœur. Il n’était pas mieux armé que moi pour le métier de père, pour négocier la descente immanquable du demi-dieu au vieux con, pour passer le relais, même à plus respectueux (sans mal) que votre serviteur; dès la prime enfance, j’ai pressenti ses failles, ses mensonges, son vide; pourtant, sa parole restait oraculaire, et en a gardé quelque chose presque jusqu’à la fin; mais va savoir si ce n’était pas, jusqu’à la fin, pour le rendre responsable de mon métalent et de ma lâcheté?

     Je ne crois pourtant pas insignifiant de rappeler, d’une part, que ma mère n’aurait pas dû être, et se concevait sans doute, au plus profond d’elle-même, comme une intruse et une bévue, ce que son époux et sa belle-famille avaient très bien su lui confirmer; et, de l’autre, que la descendance de ma grand-mère n’était pas la bonne, et qu’elle ne l’a jamais oublié (sinon peut-être en phase terminale, où tout contact était rompu, du fait de l’ingrat qui ne bat même pas sa coulpe ici) : il lui était dû un autre sort, une autre vie, une autre famille, l’insatisfaction était inhérente au projet, et il n’y a pas à s’étonner qu’un programmé insuffisant soit tenté par la surenchère, guetté par l’effondrement, obnubilé par sa propre valeur au point d’en tenir ses fils pour spectateurs et concurrents à évincer. Tout spécialement l’aîné, qui amortira ensuite les coups destinés aux autres… à moins de les aggraver de par sa propre perversion. Mon père n’a probablement joué, au premier acte, qu’un rôle indirect que je cerne mal. Il me semble tout de même qu’une branche et l’autre avaient en commun un refus de la vie, de la jouissance, de la sensation, au profit d’un devoir qui dévore ses adeptes et ce qu’on peut appeler ses victimes, surtout quand il est représenté, et non ressenti. Ni Sido, ni Mimi, ni Popo n’avaient de morale aux tripes : juste ce qu’il en fallait pour servir d’excuse à ne pas jouir et (en) accuser les autres. Mais halte là. Ce n’est pas parce qu’on prend pour sujet la minceur de son étoffe qu’il faut en traiter superficiellement. J’ai l’impression de m’être édifié sur du vide, d’être un silence déguisé en vacarme, une fresque multicolore cachant une absence : j’ai donc l’attention aiguisée aux faux-semblants et aux silences originels – ou qui pourraient l’être. D’autre part, on ne rigole plus : le temps est passé, des À suivre et des Épilogues provisoires… Cela posé, il faut reconnaître que je n’ai pas su lancer de passerelle contraignante entre ces lointaines attentes de déceptions et mon manque-à-être.

 

[1] Je garde le souvenir tardif et embarrassant d’une tentative unique de chirurgie esthétique, dans le cabinet d’un praticien corrézien que Chirac ferait bénéficier, routine, de l’annulation d’un gros redressement fiscal : parvenu imbuvable (le seul être humain chez qui j’aie vu un téléphone doré) auprès duquel mon pauvre minable de père essayait de se faire bienvenir par des allusions au CUC que l’autre feignait de ne pas entendre : je me sentais presque liquéfié de honte, pas au point, toutefois, de laisser déferler, à la sortie, le savon mérité, que je détournai vers la critique de l’autre pignouf. Rien ne me paraît plus étranger (ni plus répugnant, ce qui m’inciterait à supposer qu’“étranger” n’est pas le mot juste) que cette rage qu’avait le vieux de chercher des liaisons avec des gens notoires ou en place, et, vraies ou fausses, de s’en prévaloir, ce qui, tout de même, semble en dire long sur une estime de soi bien défaillante.

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05 novembre 2018

La démesure des attentes paternelles

     Dans ce brouillard qu’il a fomenté, et que mon indifférence a entretenu, reste tout de même que M. le Taciturne a quitté précocement la Grande Muette, changé d’orientation, et s’est fait pistonner – Sido dixit, et elle ne calomniait pas son fils, se bornant à en médire – pour exercer ce qu’il considérait lui-même comme un métier fort chiant, où s’est rapidement dissipée, marmaille à élever aidant, sa croyance en lui-même, ou la simple espérance d’un destin d’exception. Quel mal donc à ce qu’il l’ait reportée sur ses enfants? Aucun. Ni d’ailleurs à ce qu’on observe plutôt l’inverse : des exigences démesurées, peu réalistes, mais branchées sur l’emploi, non sur les goûts et la prétendue vocation d’un gamin. Quel petit-bourgeois a-t-on jamais vu pousser ses mômes vers des travaux qui nourrissent un sur cent mille de leurs adonnés? On veut, bien sûr, qu’ils aillent le plus loin possible, mais sur un chemin tracé, bordé de bourgades accueillantes pour ceux qui n’auront pas eu la force de pousser jusqu’au tabouret suprême. Si vous voulez vivre en marge de la société, en fabriquant un produit invendable, vous faire un job d’une activité de loisir, il est naturel que vous bouffiez de la vache enragée, et hautement anormal que vous prétendiez être payé à attendre que l’inspiration vienne, par un géniteur qui s’estime beaucoup plus génial que vous, et a mis son génie sous le boisseau. Or il fut un temps où, sans émettre en clair une telle prétention, j’aurais trouvé aussi simple de la voir satisfaite que, depuis que j’ai appris à marcher, de mettre les pieds sous la table… Oh, eh, doucement! Un gosse est censé bosser, devoirs et leçons compris, dans ces cinquante heures par semaine : c’est souvent moins, mais parfois beaucoup plus, et ordinairement à contre-cœur, selon la dure loi de l’École, depuis qu’elle existe : on ne va pas le traiter de parasite juste parce que son boulot ne produit provisoirement rien! Essayons de ne pas nous égarer dans un cours préparatoire, et repassons un peu les griefs enkystés dont la démesure des attentes de mon père est l’objet, depuis la rédaction du Cas Trou, heureux temps où quelques idées me venaient en cours d’écriture.

     À première vue, les doléances semblent se résumer à deux contradictions : la première entre les buts assignés et les armes fournies : on la retrouve de loin en loin dans mon Inventaire, et elle n’est pas sans rappeler l’authentique procès intenté (selon Monestier, témoin peu fiable, qui ne cite pas ses sources), par une “Josée Laviolette” de Laval (France? ou plutôt Québec??) à ses parents, pour lui avoir transmis leur laideur, donc scié une carrière de mannequin, à ceci près tout de même qu’ils ne l’avaient pas poussée sur cette voie. Au fond, le reproche se ramène à : « Tu me refiles ta connerie, et, avec ce bagage, il faudrait que j’aille rue d’Ulm! » Il est certain que la culture-d’en-bas dans laquelle j’avais baigné (papa avait renié depuis longtemps ses poètes de jeunesse) ne me mettait pas de plain-pied avec des études de lettres, et l’on ne peut pas dire que, cinquante ans plus tard, je me sois remis à niveau : je persiste à ne pas saisir quoi donc ferait d’Artaud, de Barthes, de Bataille, de Blanchot, de tels phares, ou de ce Camus que l’enterré Sartre dominait de si haut; si j’étais l’Académie suédoise, j’aurais couronné André Brink, Tom Wolfe et Umberto Eco, peut-être Dard et Boudard, au lieu de tant de nullités prétentieuses, illisibles et inlues; si j’étais la Pléiade, Shaw, George Eliot et Courtilz de Sandras n’attendraient pas leur tour : épargnons-vous la liste de ceux dont il ne serait jamais venu (et qui comprend le cadeau de Noël [1] que je destine à ma mère). Les tontons flingueurs m’enchantent autant que Rashômon m’ennuie. Je préfère sans balancer une seconde Chopin à Debussy, et Debussy à Webern. Bref, si je ne barbote pas dans la fange des préférences prolétariennes, et si, depuis l’époque lointaine où je découvrais Shaw, Giono ou Huxley dans la bibli paternelle (les seuls exemplaires que j’aie jamais vus du Lien déraisonnable, du Voyage en calèche, ou de la Vulgarité en littérature, emplettés dès leur parution), nous avions l’un ou l’autre renié des goûts autrefois communs, nous gardions indivis, bien malgré nous, le rejet d’un certain “snobisme”, qui pourrait coïncider, pour ce que j’en sais, avec la culture des élites, que nous n’aurions jamais daigné feindre d’assimiler … 

     Point n’est besoin d’un grand renfort de besicles pour discerner l’absurdité du grief, encore plus bête, si possible, qu’un procès pour laideur, puisqu’il est loisible à chacun de se regarder dans une glace et de s’interdire de procréer si ce qu’il y voit lui fait horreur. Papa était loin de mesurer la distance qui le séparait des compétences requises; et tout ce qui passait sa comprenette, il le réputait fallace, ce qui certes est malsain, mais moins, me semble-t-il, que tout gober par respect des voix autorisées. Du reste, prière de ne pas l’oublier, c’est contre lui et son avis formel que j’ai lâché les sciences en première, qui m’auraient ouvert la voie des jobs juteux, mais surtout celle des connaissances sûres, qu’on peut piocher sans crainte de se faire fourguer une idéologie en douce, et que je craignais sans doute à l’égal des règles infrangibles des jeux de société, du classement objectif qu’elles permettaient : je n’étais sans doute pas plus doué pour inventer un problème que pour le résoudre, et je ne m’en ferai pas accroire en étiquetant vocation la peur d’être surclassé.

     « T’as mesuré d’où je sors? Le défaut d’esprit, de culture, d’intelligence, de créativité, qui m’a servi de bain amniotique? » Mauvaise réponse à des sarcasmes ordinairement feutrés touchant mes succès littéraires. Car il est trop facile de répliquer qu’on l’a compris, effectivement, depuis avant votre naissance, et qu’on a adopté la conduite en rapport d’en rabattre sur des ambitions infantiles, et de faire l’humble et lourde besogne vivrière qui se présentait. Le second grief, de prime abord, la seconde contradiction, semblent plus consistants : comme je l’ai répété vingt fois, les satisfecit de mon père étaient rarissimes, portaient comme à plaisir sur des points mineurs, et semblaient comme vidés, sinon par l’ironie, du moins par le faux-culisme. Il n’était, comme on dit, jamais content, faisait un fromage de ce qui manquait à l’excellence, et si l’on avait cartonné en maths, s’enquérait du grec ou de la physique. Ce n’est pas parce que j’ai adopté moi-même cette attitude qu’il n’y a rien à y redire, bien qu’elle soit moins malvenue, ce me semble, chez un éducateur, dont le rôle est tout de même de corriger ce qui ne va pas, et qui n’approuve ici que pour mieux redresser là. Même si l’on admet que papa avait programmé de ne se satisfaire d’aucun résultat, on peut plaider la vertu d’aim higher : il est évidemment souhaitable que l’accompli ne rejoigne l’idéal qu’en de rares occasions. À condition que les dés ne soient pas pipés, que les idéaux, sans doute initialement flous, et se résumant à l’obtention d’une approbation, ne soient pas conçus précisément pour rendre cette approbation impossible, et culpabiliser toute forme de bonheur, en le rendant illicite hors de l’excellence. Mais le pour intentionnel ne baverait-il pas indûment sur ma fin de phrase? Et d’ailleurs, est-il du tout justifié? Ce dont je taxe mon père est de n’avoir jamais pensé qu’à lui, non pas au sens égoïste de l’expression, qu’infirme le plus sommaire examen des faits, mais bien au sens narcissique, beaucoup plus malaisé à déceler et à verbaliser pour qui ne dispose pas des mots et des concepts nécessaires : est-ce qu’une Falaq, qui est tout sauf une conne, ne célébrait pas à la quarantaine mon dévouement à mes élèves, l’aspect histrionique de ce dernier (sans parler des récompenses sexuelles) s’étant dissous dans le temps?

     Si le narcissisme est la plaie secrète de toute action humaine, parole incluse, il est à l’évidence ridicule et insignifiant de le dénoncer chez tel ou tel. Si chez mon père ça se voyait, c’est que mon attention était aiguisée dans ce sens, avec le risque, à prendre en compte, non seulement d’erreur, mais de biais faussant son objet. Chose certaine, j’avais tôt décelé son besoin de rassurance, et déployais une certaine habileté à le flatter, moi qui n’avais à mettre qu’ignorance et stupidité au service de ma propre frime. Il faut dire que c’était beaucoup plus facile, le démasqueur-chef étant désarmé, et acceptant comme fruits d’une dévotion sincère le rappel de ses “hauts faits” (essentiellement lors d’altercations avec des automobilistes, au mieux des gendarmes : la famille n’était guère confrontée ensemble à l’agressivité du monde que sur les routes) que je tenais, dès ma dix ou onzième année, pour pitoyables, tout en attachant au jugement de ce pauvre type un poids qui persisterait à peser sur ma vie entière. Quand je me remémore à quel point il était heureux de nous faire découvrir quelque chose de neuf, une des dernières tables d’hôtes, par exemple, en Vendée, ou des bains sulfureux, en Italie, et que nous nous en montrions impressionnés, je regretterais de lui avoir mesuré ce régal, s’il incombait aux gosses de panser les blessures narcissiques des adultes, et surtout si ce même homme, revenons-y, n’avait constamment tripatouillé ses critères pour se maintenir en haut du podium, se fichant pas mal des dégâts que cela pouvait causer aux objets les plus malléables de ses dénigrements, ou, pis, de ses éloges si audiblement faux qu’on y entendait jusqu’au désir, que dis-je? à la volonté que ça s’entende, et qu’on se persuade du mérite qu’il avait de les décerner à qui ne les méritait pas. Cela dit, si j’avais l’ouïe juste là-dessus, il faudrait le remercier de me l’avoir formée, car à présent j’ois ou lis la même perversion dans à peu près toute évaluation élogieuse et/ou altruiste, d’un film, d’un roman, d’une politique ou d’un individu.

[1] L'unique Pléiade de Jean d'Ormesson, que le paterfamilias aurait refusé d'inclure dans sa quinzaine annuelle. Mais j’aurais dû l’acquérir d’avance, l’auteur ayant défuncté entre temps, et les oraisons funèbres épuisé les stocks : rare fortune pour une publication de complaisance!

04 novembre 2018

Enfance et jeunesse de Popo

Est-il besoin de chercher d’autres sources à cette fusion du bonheur et de la culpabilité, à cette certitude de ne jamais suffire, voire, qui sait, à la tacite injonction d’ingratitude dont mon père fut accablé, avant de mettre à son tour les pas dans les pas du prétendu devoir, du soi-disant dévouement, et de m’acculer à une révolte vouée à l’échec? On ne sort pas indemne d’une enfance où l’on n’a servi que de produit de remplacement, de minable ersatz, dont il était décidé d’avance qu’il était coupable de s’afficher satisfait. J’ignore si ma grand-mère a jamais eu la faculté d’aimer, et même s’il est un être au monde pour qui l’amour, maternel y compris, échappe au narcissisme; mais il suffisait de subir les monologues de sa sénilité (eh eh, qui sait si ma caritative frangine n’en réserve pas de tels à ses petits-enfants? Il faudrait situer un roman dans le futur pour les entendre, car en vrai ça paraît d’ores et déjà râpé) pour mesurer le volume et cerner les orientations du soi grandiose qu’elle cultivait, et ne point douter qu’elle qui serait tombée des nues en oyant une pareille accusation, comment? moi qui serais bien libre de dilapider mon bien, et me prive de tout pour ma famille!, ne fût une narcisse de la pire espèce, incapable d’aimer un enfant en soi et dans son altérité, de considérer son fils comme autre chose qu’un prolongement, un prolongement qui ne donnait pas satisfaction, et peut-être était là pour ça. En se résignant à vivre par devoir, et en affichant cette résignation, elle s’était fermé le droit à la joie, mais certes pas à la tyrannie, comme l’attestent aussi bien la vieille crémière à qui Denis achète ses Saint-Nectaires fermiers, laquelle a gardé de ses leçons particulières un parfum de terreur pour la vie, que le visage craintif et crispé d’un mioche de cinq ou six ans, mon futur père, qui a posé sa main dans la main maternelle, parce qu’on le lui a dit, mais qui se garde bien de la serrer pour chercher rassurance [1]… Il n’est pas confortable de se sentir de naissance un pis-aller, un débiteur sine die quoi qu’on fasse, et peut-être investi plus ou moins consciemment de la tâche de justifier le pessimisme en décevant. « On l’a trop laissé lire, il ne faisait rien » (comme aide ménagère, s’entend), disait plus tard ma grand-mère, prétendant expliquer par là des défauts qu’un reste de pudeur lui interdisait, le vague “bovarysme” mis à part, de préciser; mais lui faire “faire” quoi que ce fût, reconnaître un secours quelconque, ç’eût été alléger la dette qu’elle ne songeait qu’à alourdir, pour se justifier elle-même de survivre. Le vrai cadeau dont on a besoin, c’est de s’éprouver précieux et utile, et seuls peuvent l’offrir ceux qui s’éprouvent tels eux-mêmes en leurs tréfonds, à moins d’un effort de volonté dont on voit facilement la trame, car c'est pour qu'on la voie qu'il est effectué. Bah : d’utile à exploité, la distance est trop courte, du moins pour certains esprits. J’aurai l’air fin, le jour où les microscopes nous déterreront, tout tranquillement, un gène de la mélancolie!D’ailleurs, le petit bonhomme peut s’être éreinté au jardin, et la mémoire maternelle, sélective, en avoir écarté les photos : en tout cas, vieillard devenu, il était loin d’avaliser le total d’une gifle pour toute son enfance que m’avait une fois communiqué sa mère : « Non, mais est-ce qu’elle a vraiment dit ça?… » Le ton n’attendait aucune réponse : en cette occasion comme en tant d’autres, c’est naturellement mon souvenirqu’il mettait en doute.

     Mon père fut enfant unique pendant dix ou douze ans, ce qui pourrait susciter cette lecture alternative plus banale, qu’on aurait mis trop d’espoir en lui, plus qu’il n’en pouvait réaliser avec les petits moyens mis à sa disposition, qu’il aurait tiré de là l’illusion d’un mérite éminent, et, confronté aux premiers échecs, la conviction que l’humanité se composait d’un ramassis d’imbéciles incapables de le juger, conviction traversée comme la mienne par la terreur de n’être rien, à laquelle ne manquait pas l’ancrage dans un physique tout aussi susceptible de faire fuir les filles que la borgnitude : à maturité, il ne m’arrivait guère plus haut que l’épaule, et je suis loin d’être un géant. En outre, sur la base des pantalons importables de laideur que la vieille m’a ramenés une fois du marché, je n’ai pas de peine à croire qu’il fût habillé tout juste décemment, le prix seul présidant au choix; or le souci ado des élégances n’a pas attendu le règne des grindes môrques. Fils d’institutrice, nabot et mal fringué, il fallait que “Popo” se distinguât par autre chose que ses résultats scolaires. Si je lui ai emprunté la mégalomanie sécessionniste, voire le domaine même où elle s’est réfugiée (il se voulait poète à vingt ans, et n’a décroché une vague capacité en droit que dans la foulée de sa Résistance) lui en tout cas n’a pu la “tenir” directement de ses parents, qui ne confondaient pas la vie et les romans, connaissaient leur place, ne se préoccupaient que de l’agrandir à force de travail et d’épargnes, au mépris de toute satisfaction objectale, et n’y ont pas mal réussi, puisque leur fils ne possédait guère en claquant que ce qu’ils avaient acquis, partis de zéro, en cinquante ans de privations. Ma grand-mère n’aurait certes jamais songé à se ranger parmi les femmes d’esprit, et quant au pépé, s’il y allait de sa dignité de ne se laisser piétiner les cors que par son épouse et dans le secret du foyer, lui non plus… À voir, ça mériterait examen, mais ce quart-là m’échappe, je sais seulement que le donneur de semence et de patronyme descendait, si j’ose dire, du trente-sixième dessous, d’un marchand de parapluies probablement ivrogne, à en juger par le nombre pharamineux de bouteilles vides que recelait le trou qui lui servait de cave, sous la maison où j’ai écrit la plupart de mes Fonds de cercueils, de mars à août 86, sans eau ni électricité. Son fils, ayant fini percepteur de son patelin, pouvait à bon droit se targuer d’avoir réussi. J’ai déjà touché mot de cette franchise quinteuse qu’il s’arrogeait, au mépris des convenances, en homme peut-être accoutumé à déplaire de par son emploi, et à percer l’écran des prétextes? Elle me paraissait à la fois angoissante et un peu bête : de là à pressentir un autre roman des origines, qui mettrait l’accent sur le traitement de la vérité, donnerait une place primordiale au mensonge qui régnait dans une famille d’où l’amour était absent, et où il fallait, tant bien que mal, le feindre… moi qui suis le pire des imposteurs, pour qui bourrer le mou est quasi-naturel, ne m’acharné-je pas, ici, à chercher le vrai, ou à en faire montre, dans des domaines où le commun des mortels se contente de mythes lénifiants, et notamment sur moi-même? Halte : ces deux tendances contradictoires, je ne les ai pas héritées, leur fonction intrapsychique saute aux yeux.

     Je persiste à croire que si mon père a bien été incité à se réfugier dans l’outrecuidance, si des objectifs déraisonnables lui ont été fixés, ce n’est pas pour qu’il les atteignît, mais pour qu’il restât toujours en déficit face à la créance. J’ai cité dans quatre ou cinq œuvrettes cette réplique qui saluait nos plus beaux succès : « Tu ne fais que ton devoir, et encore, maigrement », dont il semblait si content que je crois entendre, en filigrane, son propre père en détacher les mots comme une toux dépréciative : les aurais-je à mon tour, selon l’esprit sinon à la lettre, resservis à ma progéniture? N’est-il pas simplement naturel que mes grands-parents, après s’être arrachés à la glèbe et à la mouise, aient attendu de leur aîné une progression sociale semblable à la leur, et que lui ait estimé de même « de mon devoir, et encore, maigrement » d’intégrer Normale Sup ou l’ÉNA? La différence, grommelé-je, c’est que, l’ayant expérimenté, il avait une notion de ce que c’est, de fuir le difficile dans l’impossible. Mais d’abord, rien ne me prouve que Sido n’ait pas elle-même écrit quelques vers à vingt ans, et vécu son lopin de “bovarysme”, avant de le stigmatiser chez son lardon : ces jeunes pensionnaires de l’École Normale n’avaient pas beaucoup d’autres distractions gratuites, et un octosyllabe d’une de ses condisciples, Ciel bas, ciel triste, ciel d’automne, est resté accroché à ma mémoire (par sa césure impossible, ou son faux étirement d’alexandrin?), avec même le nom de l’auteure, qui ne vous dirait rien. Mémé n’aurait pas jugé subalterne une telle activité, mais l’aurait résolument subordonnée à celle de gagner son pain, et non sans cause, car de son temps qui chômait crevait de faim ou vivait, fort mal, de charité. Mais, bordel, où je vais, là? À quelle question prétends-je, au moins, essayer de répondre? Disons que le parcours de mon père et le mien présentent, à leur début, cette similitude d’un long piétinement après le Bac, qu’il avait dû passer, sans gloire, en 40 ou 41, à 19 ou 20 ans. Il a probablement pris le maquis, comme l’écrasante majorité des autres, dans les mois qui ont suivi l’invasion de la zone nono (novembre 42) et l’institution du STO (février 43), disons au printemps 43, après une bonne année et demie sanctionnée par zéro diplôme, passée à glandouiller, lire, écrire, et tout de même, ne poussons pas l’assimilation trop loin, un peu baiser, je suppose, bien que ce ne soit nullement certain. Après quoi s’étend une zone imprécise de “combats” en Limousin, d’enrôlement dans l’armée, qui le mena – à la conquête, permets que j’en doute, disons à l’occupation (itinérante?)d’un vague bout d’Italie du Nord, puis d’hésitations à partir pour l’Indo, qu’il faut loger entre 46 et 48… et, dirais-je au pif, une démission pour avancement insuffisant, au grade de capitaine, selon Denis (persuadé depuis toujours que son père a fait Saint-Cyr), et de caporal selon moi, sur la base l’un et l’autre du même uniquedocument, un article des pages locales de Var-matin ou autre torchon du même acabit, faisant allusion à sa connaissance de la Provence, qu’il aurait parcourue à la tête – de sa compagnie, soutient mon frangin, de sa section, opiniâtré-je… pour découvrir à l’instant même dans Wikipédia que ce mot situerait le bonhomme entre l’adjudant et le lieutenant, ce qui fait prou! Je le vois bien s’attribuer une “section”, en profitant du flou, mais plus mal se donner de l’adjudant s’il était caporal. Restons perplexe : le nom propre ne donne rien, et à mon degré d’ignorance, tout est possible, du bref stage gradant à la belle conduite au champ d’honneur, qu’il aurait tue toute sa vie, par mépris mimétique du pékin, ou pour qu’on commence par lui poser des questions, ce que je me suis bien gardé de faire pour ma part.

 

[1] Et zut, je vous la scanne en note, on ne peut pas dire que j’abuse des illustrations, moi qui regarde vingt fois les cahiers de photos d’une biographie dont je ne parcours qu’à peine l’imprimé. À vous de voir ce que dissimule l’indéniable énergie du regard “hussarde noire”, et le contraste qu’il forme avec celui du bambin, à la fois anxieux et désabusé. « J'ai eu tout jeune un pressentiment complet de la vie »… sauf que papa n’aurait jamais proféré quelque chose d’aussi grandiloquent, ni moi.

Numériser 1

03 novembre 2018

La famille Pis-aller

     À ce bain d’encre suffisamment opaque, est-il nécessaire d’ajouter un supplément de malédiction hypothétique? Avant de passer aux choses sérieuses, et pour donner des coulisses à leur simplicité mortifiante, j’aimerais revenir sur le destin de Sido, dont je n’ai tiré le portrait, quelques paragraphes plus haut, qu’en phase terminale d’inadaptation : avant de devenir l’avare caricaturale que j’ai esquissée, égarée dans son siècle, cette femme, benjamine ou peu s’en faut d’une famille nombreuse, avait été une enfant assez douée pour arracher à ses parents l’effort financier de faire d’elle une institutrice, et Dieu sait qu’il n’était pas mince : j’ai encore vu dans ma propre enfance de vagues cousins, paysans en Limousin, dont la misère le cédait à peine à celle des bidonvilles du tiers-monde : un vieux m’est resté là, à qui l’on apportait des miettes pour ses poules, et qui les jeta incontinent dans sa soupe, plus quelques autres qui ne parlaient pas un mot de français [1], et dont la chaumine me laisse un souvenir de terrier, froid, noir, puant et crasseux : c’est dans cette pénurie sinistre, bien au dessous du “seuil de pauvreté” qu’est née et a grandi ma grand-mère, et encore y avait-il plus démuni, puisque ses parents, du moins, possédaient leurs champs – raison pour quoi sans doute elle a ressenti comme la dernière des dèches que son fils épousât une fille sans dot [2]. Certes, elle en remettait une louche, sous l’égide de Jack et de Jacquou le Croquant, et je suis hors d’état de trier le vrai du faux : est-il possible, par exemple, de substituer d’emblée et intégralement le bouillon de légumes au lait pour alimenter un nourrisson? C’est à ce régime qu’elle prétendait avoir survécu. Les Écoles Normales pratiquaient-elles le double ou triple menu, fricot pour les bourgeoises, eau de vaisselle pour les prolos, et à la même table? Mon compliment à la IIIème république! De quelle taille pouvait donc être cette “tourte de seigle” que le vieux domestique lui apportait chaque mois “sur son échine”, si épaisse que fût la neige? En tout cas, privations et humiliations (infligées par les demoiselles qui, en entrant à l’école, parlaient déjà un “français correct” : jamais Sido n’accorda la moindre dignité au patois de son enfance, et l’enseignement de l’occitan au lycée lui parut signe de décadence) l’avaient marquée, et j’ai gardé quelques-uns de ces Meilleurs livres à dix centimes, imprimés à vous casser la vue pour Arthème Fayard, dont elle s’était offert deux cents avec son premier salaire, pour enfin garder les vaches sans trop perdre son temps. On peut comprendre qu’ayant eu à pâtir de maux très concrets, elle fût mauvais public pour les états d’âme, le “bovarysme”, les gens dans mon genre, dont le problème est de n’en avoir aucun. Passons sur son enseignement, dont je ne sais pas grand-chose, sinon qu’il époustouflait les inspecteurs (j’ai lu de leurs lettres), apportait plus de lumières en un an que le mien en vingt, et supposait des compétences de femme-orchestre : sur une vieille photo, elle gratte un banjo au milieu de ses élèves, devant une école où le tourne-disques n’aura jamais pénétré, et elle n’aurait pas songé à en tirer vanité, elle qui vous bassinait ad nauseam du moindre liard qu’elle avait donné.

     Je lui trouve une allure un peu hermaphrodite, sur ces rares sépias; mais il n’est déjà pas fréquent qu’une actrice me paraisse gironde, dans un film d’avant 39 : l’avant-première, et à la campagne, encore! c’est une autre planète. En quatorze, elle s’apprêtait à épouser un collègue, assez avenant, lui, malgré sa moustachette; il partit au casse-pipe et fut fauché dans les premiers combats. L’aimait-elle? Son journal de l’époque, sur lequel ma frangine a mis le grappin (pour l’égarer, je suppose, comme le bouquin de Molina sur les explosifs), s’abandonnait, si bien m’en souvient, à une éloquence à mon goût convenue : « Ô mon Félix! » et toute la lyre, le silence serait préférable, mais qui s’imagine encore que le sentiment suffit à donner des moyens d’expression? À les enlever, en revanche… Quoi qu’il en soit, le significatif, ce me semble, c’est que ce journal, cette photo, elle les ait conservés, et que cinquante ans plus tard, très peu vraiment après la mort de mon grand-père, elle ait extrait ce Félix [3] du tombeau, non seulement pour mon profit, mais pour celui de sa bru, qui avait quelque raison de refuser toute indulgence à ces soupirs incongrus. Veuve en 14 avant, elle, d’avoir convolé, Sido avait attendu six ans pour accepter, sur l’ordre ou quasi de sa mère, un pis-aller, qui n’avait guère pour mérite, précieux en ce temps-là, que l’intégrité de ses quatre membres, qu’il devait à sa tachycardie, laquelle lui avait valu quatre ans de guerre… en Algérie, à bonne distance de tous les fronts : « Un jeune homme très bien, avec un salaire correct, je n’aurais pas voulu d’un frelon, mais évidemment, ce n’était pas la même chose… » Ayant moi-même épousé une collègue, je ne crois pas avoir jamais vu les yeux de mémé briller davantage que lorsque je lui ai présenté ma femme : c’était un authentique ravissement, la réalisation d’un rêve qui lui tenait plus à cœur que le pognon soi-même : je lui aurais donné moins de plaisir en me pointant avec la princesse Badroul-Boudour, fille d’épicier en gros, sur un éléphant caparaçonné d’or.

     Avait-elle tympanisé mon grand-père de cet amour de jeunesse? Je jurerais qu’elle s’en était bien gardée, et son exhumation ne m’en paraît que plus révélatrice d’une vie entière passée en marge de la vraie, et qu’elle aurait toujours refusé de reconnaître pour sienne, se rencognant dans le “m’ont fait tort”, le victimat et la rancune. À l’encontre de qui? Ces campagnes, à supposer qu’on les ait évangélisées un jour, étaient bien déchristianisées, et Sido, même avant de devenir le véhicule officiel du progrès et l’adversaire naturel du curé, tout en se mariant à l’église et en poussant ses fils jusqu’à la première communion, n’a, que je sache, jamais cru en Dieu, ni assez manqué de bon sens pour Le ressusciter sous le nom de Destin. Quant aux coupables à deux pieds et sans plumes, il est certain que tout élan patriotique, maquis en première ligne, s’enlisait dans son scepticisme, et qu’elle avait une lecture très prolo de la guerre : c’étaient moins les Boches qui avaient tué son Félix, que les politiciens pourris, et les embusqués du haut commandement, en l’envoyant aux mitrailleuses avec son pantalon garance : « Rrrrran! Ah! Ils ne les ont pas manqués! » Je l’entends encore. Mais l’État ne pouvait épuiser un ressentiment qui, au vrai, s’en prenait au bonheur, à la satisfaction, sous toutes leurs formes, qu’elle assimilait obscurément à une culpabilité à son égard. Le plus grave, c’est qu’elle se serait sentie elle-même coupable si elle avait consenti à jouir, ou seulement admis qu’on lui avait fait du bien, ou rendu service. Je lui ai vu des sourires, rares et pas tous jaunes, notamment à l’heure du coucher, où son rôle parfois se fissurait un peu, mais, bien que moins catégorique que pour mon père, je n’arrive pas à me souvenir d’un franc rire. C’était une femme qui sans connaître le goût du caviar, ni assurément celui d’un ristretto italien, ne cuisinait pas mal du tout, pour qui réfrénait la curiosité de jeter un œil aux fourneaux, et encore était-elle très loin de me réserver le nanan : il fallait bien qu’elle eût une notion de saveurs comparées, mais elle n’en faisait aucun usage pour son compte, et je l’ai vue avaler de ces mélanges de gros-qui-tache et de lait tourné qui auraient levé le cœur d’un clochard. Non sans témoin, évidemment, puisque j’étais là. Mais quand je feignais de n’avoir rien vu, elle n’appuyait pas le trait, et la comédie qu’elle donnait n’était pas si subtile à l’ordinaire : non, elle se cachait plutôt de manger des immondices, de crainte que je ne le répétasse, et il est certain qu’elle ne se préoccupait pas, comme son petit-fils, de quelque chose d’aussi futile que sa ligne : je pense que ce plaisir des sens qu’elle sacrifiait à l’avarice n’avait pas plus de réalité pour elle que pour moi la “vision paradisiaque” des quinze ou vingt feux d’artifices en grande part simultanés qu’on peut observer de mon balcon le 14 juillet, et que je serais aux anges de faire découvrir à une fillette, mais ne fais même plus trois mètres pour savourer seul. Serait-il un peu trop romantique, comme dirait une midinette, de dater de l’été 14 cette anesthésie de la jouissance, et Sido était-elle ainsi de naissance, ou depuis le bouillon substitué au lait? Possible qu’une religion du devoir et du sacrifice ait fait des dégâts précoces, et le lit d’événements plus sévères, je ne feindrai pas de savoir, ne risquant que des hypothèses projectives, et ayant émis celle que l’“amour de sa vie” fût, déjà, histrionique. « Il y a des gens qui n’auraient jamais été amoureux s’ils n’avaient entendu parler de l’amour. » Qu’elle se soit refusé de vivre par fidélité à un mort, je ne le crois pas. Mais que tout le réel, dès lors, ait relevé du pis-aller, et que le devoir ait, d’un poing de fer, étranglé le plaisir, le bonheur, et surtout l’aveu du bonheur, donc d’une dette quelconque vis-à-vis de qui aurait pu se prévaloir de le lui avoir procuré… Ah, millemerdes! Sur le point de vous cloquer une anecdote significative, et lançant un petit find pour éviter un doublon ou pis, voici que je m’avise que je l’ai déjà contée, molto supra, au beau milieu d’un portrait de ma grand-mère un peu différent, mais guère, le modèle n’ayant pas notablement bougé du fait de l’éclairage. Or, pas si étrangement, le vieux me paraît bien meilleur que le frais, de sorte que, halé par des intérêts divergents, et emparessé par l’absence de lectorat, j’ai bien peur de me résoudre à conserver les deux… Reprenons : sur la fin, elle poussait le refus de recevoir, ou qu’il fût dit qu’elle eût reçu, jusqu’à des paroxysmes, ne déballant pas ses cadeaux de Noël, ou (bis en rouge) me décochant texto, après m’avoir fait trimer dans sa savane toute une après-midi : « Puisque tu aimes faucher, tu as de quoi faire, ici! » Inutile de préciser l’exécration que lui valait une telle attitude, alors qu’on était censé remercier jusqu’à plus soif du moindre bout de chandelle non sollicité!

 

[1] Dans les villages, dans les années soixante, et même de grosses bourgades comme N***, on n’entendait que le patois, dont tous les locuteurs disparurent bien avant l’an 2000.

 

[2] Mes arrière-grands-parents maternels L*** s’étaient eux-mêmes opposés à une alliance avec ces M***, qui, régisseurs, fermiers ou métayers, n’étaient pas propriétaires.

 

[3] Quand je pense que je pourrais m’appeler Félix! – Qui ça, je? – Un autre, je sais bien, mais quand même… – Qui sait si cet autre-là n’aurait pas été heureux, même de porter un pareil prénom?

02 novembre 2018

Maman, suite : une aptitude naturelle au bonheur

     Quand nous avons quitté la maison et surtout commencé à vivre de nos deniers, un quart de siècle de rudesse acariâtre s’est dissipé comme un brouillard matinal, et la marâtre, quasi du jour au lendemain, s’est muée en maman-gâteau : ma mère s’est dépouillée du vieil homme avec une telle aisance que je n’ai trouvé personne pour avaler qu’elle ait jamais pu se montrer à ce point différente auparavant. Je ne prétends pas rendre compte du phénomène, qui a précédé de loin l’installation dans les murs et le “parc” de ses beaux-parents – rénovés, puis ravagés par la grande tempête de 99 –, dans un patelin qu’elle haïssait, où même les nuits d’été sont fraîches alors qu’elle ne prise que la chaleur, patelin dont elle a conquis le présent, pendant que mon père cultivait la nostalgie d’un passé qui ne signifiait plus rien que pour quelques momies : lui qui était originaire du lieu, on le situait comme “le mari de Mme B***”! et il affectait de s’en amuser, mais avec un sourire jaunâtre.

     Pour emprisonner [1] là sa femme, il n’avait pas mégoté sur les leurres, entre autres lui faisant bâtir [2] une écurie de parpaings où nul canasson n’est jamais venu loger; or, au lieu de s’insurger ou de s’enfermer dans la rancœur, elle s’est trouvé moult activités, photo, peinture, art floral, enfilant atelier sur séminaire, visitant à la papa (façon de parler, ledit papa ne bougeant de ses pénates qu’avec réticences, et refusant, comme Pétain, de prendre l’avion), elle qui n’était pas allée au-delà de la Riviera ligure, la Crète, la Tunisie, la Thaïlande, Saint Barth’, l’île Maurice, et j’en ignore, découvrant la musique classique avec d’autant plus de volupté que le vieux y était réfractaire, et surtout s’entourant d’une galaxie de copains-copines qu’il affectait d’éviter de son mieux. La pauvre n’a guère à son actif artistique qu’une certaine méticulosité d’exécution, mais quelle créativité, quel talent, ne tueraient pas soixante-quinze berges de tâches ménagères? et au moins trouvait-elle son bonheur à baptiser art les pensa, affiches de soie ou photos officielles, dont la chargeait le Rotary local, qui a fait beaucoup pour sa socialisation, et vient de la nommer “membre d’honneur à vie”, distinction d’exception de la part d’un organisme qui jusque vers 90 n’acceptait que les mâles, les veuves en étant normalement virées! Du moins jouissait-elle d’un public, dont elle ne s’inquiétait guère qu’il fût de complaisance! Je n’envie pas cette faculté de rebondir, et de se satisfaire de peu, n’empêche qu’elle dénote une souplesse à laquelle je ne marchande pas le peu admiration dont je sois capable. Tout se passe comme si, délivrée d’un devoir pénible, maman s’était épanouie, alors que papa, s’il a profité d’une longue retraite pour cogiter dans son coin, lire quelques-uns des livres qu’il prétendait connaître par cœur, et ne s’est sévèrement dégradé – comme dirait l’autre,la méchanceté conserve – qu’en toute fin de parcours, n’a pas fait, que je sache, le moindre effort pour sortir de la stérilité, et au moins noircir du papier. Mais c’est qu’impitoyable pour la production des autres, il lui aurait fallu faire mieux, et trouver des gens qui l’encensent : tâche surhumaine. Je suis bien placé pour savoir à quel point, en dépit des gesticulations du soi grandiose, de piètres accomplissements malmènent l’illusion d’omnipotence.

     Nul doute que je n’omette moult éléments, notamment que l’humeur de dogue que je dénonce m’était largement réservée, et que mon innocence n’est pas établie, loin s’en faut. D’autre part, que j’ai pompé les ressources du ménage un peu trop longtemps (surtout au regard des résultats) et que même si la bourse des œuvres sociales de la Banque de France couvrait largement les frais que j’occasionnais (et si de ce fait j’étais plutôt une source de revenus, hypothèse dont il n’est pas besoin de signaler l’ingratitude), comme mon père en gardait le montant pour lui, ma mère pouvait à bon droit me tenir pour un parasite. Enfin, que la métamorphose à mon égard d’une pure harpie en semi-pénitente pourrait dater de cette tentative de suicide qui m’avait envoyé à l’hosto psy de Nice pour un mois, et des prêches de l’autorité médicale, qui, en transmettant certains mots faussement spontanés, auraient au moinstroublé image de profiteur indocile et cynique que ma mère s’était formée de son aîné. Sa compassion n’a rien de profond, il n’y a, derrière ses consolations de convenance, comme chez vous et entouc moi, qu’indifférence au malheur des autres, vite oubliés dès qu’ils sont sous terre – mais elle ne se fiche pas d’y avoir contribué à son insu, et ne se tire pas de la culpabilité en niant le malheur et le réputant cinoche, comme faisait mon père… non sans raison, en ce qui me concerne, puisque si j’affiche une sérénité parfaite, c’est pour n’en être pas cru, ou pour laisser entendre qu’elle me vient d’une rupture avec l’humanité, dont l’interlocuteur fait partie!

     Mais j’ai trop anticipé, sans répondre à la question : en quoi les attentes de ma mère pourraient-elles m’avoir formé? pourrais-je, par exemple, être né condamné, du fait de la condamnation qui pesait sur elle, ou sans contours, parce qu’elle n’avait eu personne pour les tracer, son mari, menteur et peu gratifiant, qu’elle n’aima probablement jamais, et n’avait épousé que par peur de lui dire non, n’étant pas longtemps resté crédible? C’est à lui que, spontanément, j’attribue à la fois les exigences du surmoi et l’impossibilité de m’y plier; et du côté de maman que je loge  le vautrement heureux, l’abandon à une facilité qui fait fi de la valeur et s’autorise à jouir de la vie; une vie dont elle a pourtant passé le plus gros à un travail domestique ingrat, mais à son rythme, sans chef sur le dos (un des secrets de la longévité des femmes qu’on ne souligne pas assez, les compagnons cogneurs étant devenus rares), sachant se ménager des pauses, et parfaitement apte au fou-rire, même s’il est ordinairement silencieux. Elle paraît vouée à la joie de vivre sur les rares photos de sa jeunesse, dont elle aurait peut-être tenu les promesses, sans l’éteignoir de ce mariage, cinq gamins dont un emmerdeur pointé, et le cauchemar d’une belle-mère qui passa une douzaine d’hivers chez nous. Maman, tout en râlant sans cesse quand elle se sentait sous le joug, a toujours possédé les capacités de résilience qui font merveille dans son grand âge : au lieu de s’acharner à porter jusqu’à la cuisinière une casserole d’eau devenue trop lourde pour son bras, et de reprendre le blues de l’Irrémédiable, ma foi, elle la porte vide, et la remplit ensuite avec des verres d’eau. De plus, quoique n’ayant “pas volé le Saint-Esprit” (expression que je tiens d’elle), elle a au moins le bon sens de ne pas se plaindre des maux de la vieillesse, ce qui lui vaut force visites, caritatives, certes, mais qu’un croûton grincheux et revendicatif ne recevrait point. Ces maux, du reste, elle les ressent moins, n’étant pas juchée sur une prétention à l’adolescence éternelle, et, à dix mois du décès de son tyran, ne se lassant pas des blandices de la liberté, voire presque des charmes de la solitude (qu’elle exagère un peu, sachant qu’elle n’a pas interêt à geindre).

     Il n’y a pas d’amour entre nous. Mais ai-je bien le droit de supposer cette réciprocité? Je pense qu’elle me craint un peu, que de tous ses rejetons, elle me trouve le plus proche de son pas-regretté-du-tout, et que le plaisir majeur qu’elle tirait de nos conversations téléphoniques provenait de la licence qu’elle y avait de dire tout le mal possible de lui, et de glaner de ci de là, dans ce qu’elle assimilait de mes élucubrations approbatrices, mais orientées vers l’universel, quelque arme à tourner contre lui. À présent les téléphonages se sont espacés, et mes visites itou : je ne manque pas, pour compenser, de lui rappeler périodiquement ma disponibilité “au moindre besoin”, en toute sécurité, puisque je me doute qu’en cas de maladie invalidante elle ferait appel à n’importe qui (seul Jean-Yves, peut-être, serait plus redouté encore) plutôt qu’à un bis de son ex, qu’elle se figure, non sans pertinence, capable de prendre la mouche à l’improviste pour une lubie. Cela dit, je croirais gratuit d’aller fabriquer quelque haine recuite sur la base de celle qui faisait rage une cinquantaine d’années plus tôt, ou de la révélation de tel texte peu aimant par un de ceux à qui j’en ai filé l’adresse : l’indifférence courtoise nous suffit. Du reste, cette femme, qui n’est peut-être pas aussi inculte que le passé ne me la peint, mais dont l’opinion m’importe irrémédiablement peu, non seulement eût été sincèrement enchantée que je me tirasse d’épaisseur [3] via mes écrits, non seulement il est impossible de la soupçonner d’envie à ce sujet, mais elle est la seule à n’avoir pas renié son opinion première sous la pression de l’insuccès, ce dont je ne peux pas lui savoir gré, mais qui, à la supposer sincère, est tout de même signe d’une certaine indépendance d’esprit, ou d’un respect du travail, ou d’un dévouement pour sa marmaille, quelle qu’elle soit, ou d’une crainte de l’oraison funèbre que je pourrais graver sur son marbre, ou, après tout qui sait? d’un reste de pitié pour un infirme, ou de survie d’un très vieil investissement…

 

[1] Où il s’emprisonnait lui-même, par force, ne pouvant vendre un bien dont sa mère détenait l’usufruit : elle ne claquerait qu’un an après dil retraite. Cela dit, je doute qu’un retraité, même d’un “narcissisme normal”, comme dirait Kernberg, puisse décliner heureux sur les lieux mêmes où il a eu quelque surface sociale : végéter à Hyères se fût avéré pour lui pire encore.

 

[2] Maman raffolait d’équitation, et nous l’avait imposée à tous, avec un succès inégal : pour ma part, je n’ai jamais que tourné en rond dans un manège, et me suis dispensé de cette corvée dès que je l’ai pu.

 

[3] J’emploie cette expression dans le sens d’accéder à quelque notoriété, qu’elle n’eut apparemment jamais, si ce n’est une fois, à ma connaissance, dans le bouquin de Céleste Albaret sur Proust, mince garant, mais au diable : il serait temps que mon bon plaisir me suffît – avec ou sans note!

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