Inventaire avant liquidation

10 mars 2019

Romoments

     La solution de la paresse (ou, tout de même, de la demi-paresse, aucune loi ne m’interdisant le farniente complet, avec ou sans substances) consisterait à me libérer de tout programme, et à lancer un narrateur aux prises avec les affres de la dépendance croissante et de la débâcle mentale dans une histoire qui se dessinerait d’elle-même à chaque pas, en se totalisant dans la mesure du possible; je ne serais d’ailleurs pas obligé de faire de lui un solitaire : souvenons-nous que le pire, la haine à deux, m’a été épargné; pourtant, ma chronique de la déréliction constituerait sans doute l’option la plus honnête et la plus instructive : un enfermement à vie ès-murs de cet Inventaire dont je piaffe de m’évader, oui; mais de toute façon voilà beau temps qu’un présent dégringolatoire a fait irruption dans un autoportrait qui ne se voulait pas statique, mais ascensionnel, et l’est encore, par les petits traits que je m’imagine mieux comprendre, ou les évidences de toujours dont la cuisson s’apaise : la déchéance ne fait pas si mauvais ménage avec la très progressive (et sans doute superficielle, mais pas toujours purement verbale) prise de conscience de ma négligeabilité. Reste que je ne peux pas greffer ici toutes les foucades d’un journal intime, mes réactions devant la radio, par exemple, que je me suis mis à écouter à tout hasard, en quête d’une explication de ces incessants barrissements de diplodocus, en provenance du rond-point, à 4 ou 500 mètres de mon balcon. Le plus inhabituel est bien que je l’aie trouvée, et que, depuis six semaines, je continue d’écouter France-Info en bouffant, glanant un tuyau, l’oubliant le lendemain… Hier, c’était la mère d’une fillette atteinte de je ne sais quelle infirmité rare, qui lui interdit la parole et la locomotion; ça s’opère, oui, mais à Chicago, et c’est très cher… « Elle va s’éteindre si l’on ne peut pas rassembler l’argent… » Or, stupeur, la somme citée, c’est à peu près ce que je possède, moins l’indispensable réserve de roulement, qui (travaux de l’immeuble et prothèse dentaire) va être durement ponctionnée dans les mois à venir. Moi qui me demandais où placer mon pognon pour le protéger du macron de grand chemin Je ne vais pas vous la faire, ç’a mis quelques minutes à décanter, je n’avais pas écouté l’adresse, et ne m’en enquerrai pas; mais il est rare qu’une semaine passe sans un signe de ce genre, et celui-là m’a rendu un peu plus pensif que le commun de ses confrères : de mon naturel, je serais plutôt “opération T4”, et quand je pense à ces gosses en Inde qui attendaient, au commissariat, que de gros flics se réveillent, pour leur gratter le dos et leur servir le thé, à tous ceux qui gagnent leur croûte en fouillant les ordures, à cette population insensée que continuent d’accroître exponentiellement les lapinistes musulmans et tous leurs cons de pareils, pour conquérir un monde qu’elle ne manquera pas, à brève échéance, de rendre inhabitable, je trouve très mal joué de gaver un chirurgien et des paramedics américains pour arriver au mieux à prolonger une vie diminuée; et cependant, je ne renie pas l’émotion qui m’a saisi : s’il y a une émouvante folie du christianisme (je ne dis pas qu’elle lui soit propre, le bouddhisme, et surtout le jaïnisme, strictement végétarien, ont fait mieux en ce sens avant Jésus) c’est bien dans cette conviction que toute vie, du moins humaine, est sacrée, que toutes se valent pour Dieu, ou, si certaines davantage, alors, à proportion inverse de leur superbe : le bizarre étant que la morale officielle n’ait jamais été si chrétienne que depuis que Dieu a pris sa retraite [1]. Ça persiste à me foutre les boules qu’on consacre le fric des pauvres à bidouiller un monte-handicapés dans un immeuble sans handicapé, et… oh, assez! Trois lignes auraient suffi pour dire que c’était là le moment fort d’hier samedi : un peu plus fort que celui de la veille (découverte, tardive, dans la foulée de mes élucs sur Kennedy, d’American tabloid d’Ellroy, alors qu’il est dans ma bibal depuis des années) ou de l’avant-veille (quoique là mon pouls bondissando eût démenti : mon adresse n’était plus incomplète, mais fausse dans Pages Blanches, et pour comble le numéro où étaient allés se perdre tant de témoignages d’estime et d’admiration était celui d’Ilhem Bacha, Reine des Garces!… sauf que c’est aussi celui de mon étage, et donc qu’Orange, outil de mes relhum, me les avait rognées) : un moment sans plus de lendemain, je présume, que les autres… et, sur le point d’inscrire comme évident que le roman des moments ne serait qu’un zig-zag insupportable… Minute! Minute! Bien clair que je ne vais pas faire que ça… Mais une chose me frappe dès gogolisation : romoments existaille vaguement, en tant que vocable, mais dans le monde anglo-saxon (d’après le même moment, mais aussi, selon l’urban dictionary, un Tony Romo, dont je n’aurais qu’un geste à faire pour cesser d’ignorer tout); comme genre, je ne pense pas que ç’ait plus grand avenir devant soi que le romanquête du sieur Bernard-Henry Lévy, mais le concept, ou du moins, le mot, ne laisse pas d’être rare, voire, j’en jurerais, un ἅπαξ en français. Ouah! Voilà qui, je sens ça, va rester le moment fort du jour! Il faut dire qu’entre la vérification, ce matin, que sur le sens de principe anthropique, j’avais à demi-raison contre un physicien d’envergure mondiale, et l’espèce de rage de bébé qui m’a saisi en m’avisant que j’avais mis à la machine à laver ma plus performante cigarette électronique, à quoi succède à l’instant le soulagement de la trouver rechargée, la concurrence était faible. Si, dans une heure, la batterie me pète à la gueule, me procurant cette cécité que j’ai cessé de redouter, alors oui, le moment fondateur du romoments sera éclipsé; mais à l’heure qu’il est, il enfoncerait même une rétention nocturne le jour de grève du SAMU. Vous pourriez m’objecter que voilà bien du bruit pour peu. Savoir? Évidemment, à ce point de désarticulation, ce ne sera plus du roman du tout, pas plus que ne sont musique les détraquements pour snobs des neuf dixièmes de la casse-ouïe contemporaine; mais ce qui n’est pas roman devient, étiqueté tel, le plus original d’entre eux. Exactement, me semble-t-il ce dont j’ai besoin pour commencer mes journées, et, prospectivement, pour garder le cœur de leur donner un prix, alors que je suis fatigué à la mort des sempiternelles récapitulations de mon journal intime, qui se veulent tournées vers des solutions, et n’en accrochent pas la queue d’une. Je pressens que cette fois, c’est un fer neuf qu’on a inopinément mis au feu, et mon cœur chante l’air des clochettes. LE 23 décembre 2018, TROU A CRÉÉ UN GENRE? Du tout, mais plus important que ça, peut-être : une manière d’attaquer la vie. De lui donner du prix, ou de le dégager –sans effort de “pensée positive”, et sans tricher, de préférence, à moins que mentir un peu ne me facilite les choses. La journée la plus étale a ses moments forts, le risque est d’évidence de perdre tout son temps à s’étudier, et de fausser les données de la sorte (dans quel polar la femme d’un juge, je crois bien, passe-t-elle donc strictement tout son temps à remplir son journal intime? J’aurais dit Lehane, mais apparemment non, et Internet n’aide guère à répondre à de telles questions : ça me reviendra… ou pas), mais rien de plus bref pour un sédentaire que de jeter sur une feuille volante toutes les candidatures au GM du jour. La question du critère se pose d’emblée, et il ne va pas sans dire que l’émotion soit le meilleur : elle n’est pas toujours mesurable, et surtout survient trop souvent pour des broutilles infimes et infâmes : il me semble qu’on peut laisser intervenir l’esprit critique et s’efforcer d’élire le “moment fort” le plus intéressant, pour donner une certaine variété à cet ouvrage, dont on ne peut savoir où il va nous mener. C’est sa séduction, ou une de ses séductions, en tout cas le trajet n’est pas prévisible dans le détail, la question des synthèses, au moins partielles, se posera tôt ou tard, et il paraîtrait plus souhaitable de sortir de cet Inventaire que de le prolonger. Mais on y étouffe! Et si l’on sent bruire une brise par cette brèche… Pourquoi pas essayer?

 

[1] Quant aux actes, en dépit de quelques abominations surmédiatisées, je tends à penser que la férocité, même sans témoin, décline, au moins en occident, peut-être faute de circonstances favorables et de prétexte sanctifiant : il faut de nos jours être un scélérat d’exception pour perpétrer des atrocités qui allaient de soi pour le soudard moyen au temps des guerres de religion. Et non, la contradiction ne m’échappe pas. Mais nul n’ira soutenir que « Brûler, violer, torturer, massacrer » soit le message du Christ!

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09 mars 2019

Explication paranoïaque de mon siècle et souci de l’au-delà

     Évidemment, je me fous pas mal de qui a tué Kennedy. Ce qui m’intéresse, c’est de décrypter le monde, ou, peut-être seulement, d’y mettre du sens, un sens paranoïaque, c’est bien possible, et doublement, car je suis très loin d’être sûr que des distributions de billets aux ménages, par exemple, remédieraient au déclin du pouvoir d’achat, et ne feraient pas plutôt flamber les prix. Jusqu’à présent, les économistes et les critiques littéraires ont cette caractéristique commune : de s’être somptueusement plantés. Pour les uns comme les autres, le verdict des faits fut presque toujours impitoyable. Loisible d’en conclure que leur “spécialité” est de la foutaise. Mais l’économie ne m’en impressionne pas moins, par la multiplicité des facteurs à prendre en compte simultanément, et que je n’eus jamais l’envergure d’embrasser de mes neurones. Mégalomane, soit, mais pas au point de briguer la dictature : si elle m’échéait (comme au coiffeur de Travelingue dont le monologue final s’achève sur un des plus merveilleux “excipits” de roman que je connaisse), je serais le premier à serrer les fesses, et je ne dis pas seulement dans ma décrépitude déconnectée : il en fut ainsi de tout temps : j’ai beaucoup pratiqué le yaquà, mais en profondeur je n’ai jamais pris mes péremptoirités au sérieux. Sur le sujet qui nous occupe, notamment, je suis loin d’être aussi entier que j’en ai l’air : par moments, restituer à l’État, via la Banque de France, le pouvoir de créer de la monnaie scripturale sans intérêt ne me paraît pas sans péril; et je ne suis pas si sûr de lire dans la loi du 3 janvier 1973 la scélératesse de trois coquins au service de la banque privée plutôt que l’abnégation de politiciens conscients des dangers de la planche à billets; par ailleurs, je ne vois aucun rapport entre le texte du fameux executive order du 4 juin 1963 et l’émission de greenbacks; je n’ai pas l’ombre des connaissances nécessaires pour (in)valider le trajet de la fameuse “balle magique” [1]; et tous les cætera qu’on voudra : ce qui m’intéresse ici, c’est la cohérence d’une Weltanschauung; bien entendu, je souhaiterais qu’elle fût susceptible d’ouvrir les yeux d’autrui, sur des rapprochements,qui, en l’espèce et généralement, m’ont été fournis, et auxquels je n’arrive pas à croire tout à fait, tant qu’ils ne me feront pas retour, entérinés par l’entendement d’autrui. Je n’ai rien contre “Oswald seul”, qui (sans Ruby, toutefois) serait aussi plausible que “Ravaillac seul”, mais strictement sans intérêt. Que la dissidence m’enchante plus que la vérité, ça ne fait guère de doute; cependant, bien que ces comparaisons n’aient pas grand sens, la cohérence me ravit plus encore, et, après treize millions de caracs d’oscillations continuelles, il me semble que ça me délivrerait de me ligoter dans une thèse tentaculaire dont la motivation première ne pète sans doute pas plus loin que le désir de justifier l’échec de ma vie par le “trucage” de la méritocratie au profit des élites en place, mais ça ne se verrait pas trop si j’évitais de céder à la tentation de le dire moi-même, et la précaution de me donner pour simple porte-parole des groupes humains que je serais censé avoir côtoyés écarterait, normalement, le soupçon. Au fond, il n’y a là qu’un retour à cette espèce de revue du siècle que je projetais fin 2014, et que je suis bien le dernier à pouvoir faire, n’ayant jamais observé que mon nombril; mais du moment, n’est-ce pas, que je me travestirais en narrateur de roman, je me sentirais passablement plus à l’aise pour risquer des assertions délictueuses, erronées, stupides, ou moralement tangentes; il serait d’ailleurs habile de renchérir périodiquement sur ma stupidité naturelle pour alléger à l’occasion le risque (très circonscrit, mais comment éviter le sujet?) de condamnation que comporte la “falsification de l’histoire”, sur un sujet très précis du moins. 

     On aurait donc là “une vie dans le siècle”, l’autobio, aussi fausse qu’il est à moi de l’écrire, d’un type convaincu d’être une fourmi dans la fourmilière, faisant sans trop se fouler, et non sans se préférer en mainte occasion, quelques efforts pour apporter sa pierre au bien commun, et peut-être spectateur effrayé d’une montée du narcissisme… sans précédent? Ce serait l’occasion d’examiner cela, et ça ne se pourrait sans retours en arrière, bien au-delà de la longueur d’une vie. Je crois notamment que ma thèse d’un progrès concomitant de l’enflure de l’ego et du respect des casquettes est très sujette à caution : les casquettes, vraies ou fausses (mais surtout les fausses, ce me semble) ont, moins que la presse ne le laisse entendre, mais tout de même regagné pas mal de terrain depuis 68; et l’affirmation de soi ne fut jamais si caricaturale, encore que je sois mal placé pour l’affirmer, car on ne peut être moins humble que je ne l’étais dans mon enfance : même si je n’ai fait que dissimuler mon outrecuidance, elle est au moins plus pertinente qu’à six ans, et plus consciente de son revers d’insuffisance et de déréliction.

     Ouais… En somme, après avoir échoué à me rapprocher d’un millimètre de la vérité sur moi, sujet que je possédais mieux que personne, j’aurais le culot de me rabattre sur mon siècle, dont j’ignore à peu près tout. – Mais c’est précisément pour apprendre… – Soit, il en serait temps. Et le passé a montré que seule m’en donnait le goût la perspective de transmettre… goût vicié par là-même, et pas si ardent. Surtout, je crains que ce passage en revue ne soit fastidieux au possible, si l’on se contente d’une relecture, disons, monodique. D’où m’est venue l’idée d’une autre voix, qui devrait me tenir plus à cœur, puisqu’au point où j’en suis, il serait plus malin de me préparer à la mort que de m’astreindre à supputer que m’eût semblé du monde, si je m’en étais occupé : cette quête de Dieu, que je renvoie aux calendes depuis plus de trois ans, ne pourrais-je la loger là? Non pas en ce sens que je fourguerais du tout fait, mais au contraire que savoir où le fourguer m’obligerait à le faire… À faire quoi donc? Et bien, à lire cette Bible qui reprend la poussière, par exemple, et où je ne comprends toujours pas comment des êtres doués de raison ont pu si longtemps, et peuvent encore, trouver la Source de Tout Savoir et de Toute Vie; et dans la foulée, Coran, Tripitaka, Tao-Tö-King? Je ne tiendrai pas le coup, c’est évident, ou m’offrirai, pour tout mon reste, une tranche d’enfer sur terre. C’est tout de même bien drôle, quand on y pense, cette mégalomanie intellectuelle qui ne désarme pas, et s’associe si tranquillement à la paresse… Bon Dieu! En presque huit ans, je n’ai probablement rien compris à ce qui me fait tel plutôt qu’autre, n’ai triomphé d’aucune de mes tares et inhibitions, qui se sont plutôt renforcées, et si je me suis un peu réconcilié avec moi-même, c’est en diminuant; or ça ne m’empêche pas de prétendre régler le problème de Dieu en deux coups de cuillère à pot! Mais ce ridicule-là, lui aussi, ne se trouverait-il pas transfiguré par la baguette magique du roman? Un type qui met à profit ses dernières années pour piocher la question de ce qui l’attend après, certes stérile si la réponse est : rien, mais 1) à cette réponse-là personne ne sera confronté; 2) à l’âge que je lui donnerais, qu’aurait-il de mieux à faire, à part un peu de bien aux autres? Et le cumul est non seulement possible, mais recommandé. D’ailleurs je m’arrangerais pour me distancier de mon type, même s’il est narrateur. 

     Me voici donc deux personnages. Je me demande pour quel “roman”, ne discernant même pas quel dialogue pourrait s’engager entre le démasquage de l’idéologiquement correct et la quête de l’au-delà. Il pourrait être préférable qu’il n’y en eût aucun, pour faire toucher du doigt le parallélisme des hommes et l’absence de terrain commun – ou  le clivage, si les deux perceptions du monde s’avèrent celles du même individu –, et que l’œuvre se nouât plutôt autour d’une action commune, en un lieu commun – et ici je ne ferai pas semblant de sécher, car ce projet de coopérative syndicale, avec les incertitudes qu’il comporte, pourrait fournir, au jour le jour, la trame de réel d’un roman qui, tout bien considéré, n’aurait de faux que les élucubrations des personnages, comme il en va dans la vie. Pour le moment, je ne vois pas matière à en nourrir un troisième humain, ou une troisième part de moi-même, mais cela, encore, ne serait rien. L’inconvénient majeur, dès avant de commencer, c’est l’ennui mortel que m’inspire la seule idée de ce roman à la noix! Ou bien seulement le côté “Dieu”? Ou la perspective d’une nouvelle tâche sans issue? Il est certain que mes romans “polyphoniques”, Ici Quémans et surtout Pension Queval, me laissent le souvenir de tels trous noirs que je n’en reviens pas d’avoir pu les finir, ou les inachever point trop ouvertement. Bien sûr, ce coup-ci serait différent, puisque j’irais m’efforcer de pomper la nappe phréatique du savoir d’autrui (dissident, bien entendu), au lieu de m’évertuer à des fouilles dans mes ressources ignorées.Éprouverais-je une répugnance secrète à remplacer une part des 90% de transpiration, et surtout l’intégralité des 10% d’inspiration, par des balades sur Internet?… J’ai énormément à apprendre, c’est indubitable, mais hélas il ne l’est pas moins que j’en ai passé l’âge : la patience de piger, je ne l’ai jamais eue : elle comportait un risque d’échec qui connotait trop l’infériorité; mais à présent tout se barre à mesure, je ne retiens rien; j’aimerais à croire, évidemment, que ça signifie que rien ne mérite d’être retenu : hélas, je ne suis pas encore assez gâteux pour que m’échappe tout à fait l’inanité tautologique de cette assertion.

 

[1] Ni personne, dirait-on : je reconnais bien là les explications  “scientifiques”, aussi variées que saugrenues, de l’absence incontournable de cyanure dans les vestiges de chambres à gaz! La science la plus concrète devient malléable à merci quand les conclusions sont tracées d’avance par le pouvoir.

08 mars 2019

Une mystification de notre temps : la “théorie du complot”

     « Une fois dans ma vie, j’ai été aux premières loges.

     Je n’ai pas vu l’événement. De toute façon, ce qui importe ne se voit pas. Mais lors de l’assassinat de Kennedy, nous avions notre première télé, depuis moins d’un mois, il me semble, et je n’en décollais pas.

     J’avais douze ans, et je n’étais pas en avance sur mon âge. Je gobais toute la propagande sans verre d’eau, et j’avais même écrit, ou au moins commencé, un poème pour John-John (le futur crétin qui se tuerait une quarantaine d’années plus tard aux commandes d’un avion qu’il ne savait pas piloter de nuit), si attendrissant devant le cercueil de son père.

     Le mien approuvait ce grégarisme, plus en tout cas que ma propension à faire fi de l’ordre adulte. Mais il ne m’enseignait pas pour autant le pigeonnat, et il avait bien été le premier à me faire observer que ce Ruby sentait le pourri à plein pif. J’avais eu tellement honte de ne pas m’en être aperçu tout seul que j’avais inversé les rôles en contant la chose aux copains, qui d’ailleurs s’en foutaient pas mal.

     Et puis… Un copain de l’armée, nous avait  annoncé papa sans plus de précisions. Un certain Steph, qui passait dans le coin, que je ne crois pas avoir revu depuis et ne reconnaîtrais pas en photo, mais qui me laissa une impression ineffaçable, difficile à situer entre le plaisir et la souffrance (et c’est sans doute ce qui en faisait le charme), par l’espèce de condescendance affectueuse avec laquelle il traitait l’homme auquel je désobéissais d’abondance, mais qui, malgré que j’en eusse, restait pour moi la pierre de touche du savoir.

     JFK ne vint qu’au dessert, je crois, mais ce fut le plat de résistance. Papa, raisonnablement complotiste, évoqua la mafia, Ruby constituant un panneau indicateur assez éloquent. Et ce Steph s’exclama : « La mafia? Ah ah ah! Comme exécuteur, peut-être? Je pencherais plutôt pour la C.I.A. Mais le commanditaire, c’est vous! C’est les banquiers qui l’ont tué! » Mon père bossait dans une banque, en effet, mais certes pas à ce niveau de décision : patente plaisanterie. Suivirent quelques phrases auxquelles je ne compris rien, sinon que Kennedy avait autorisé une émission de billets susceptibles de ruiner les banques. Je demandai des explications quelques jours plus tard, et mon père se borna à me mettre en garde contre l’anticonformisme systématique : « À force de vouloir être plus malin que les autres, on devient con! Quand on ruine une banque, on ruine tous ceux qui y ont déposé leurs éconocroques! » Les journaleux n’avaient pas encore forgé leur “théorie du complot”, qui permet d’écarter sans examen toute thèse dissidente… au risque de ne convaincre personne : les trois quarts des Américains rejettent l’“Oswald seul” martelé par les pavés de Mailer et de Bugliosi – ce dernier si épais qu’à l’heure où je trace ces lignes, dix ans après sa parution, il n’est pas encore traduit en français. En revanche, si la presse mainstream a laissé passer un article ou deux sur l'executive order n° 11110, et l’émission de 4 milliards de dollars par le trésor américain, émission dont la FED aurait jusque là accaparé le monopole, ces articles m’ont échappé. Cette conjecture ne s’est risquée au jour qu’en 89, 35 ans après les faits, dans Crossfire de Marrs. Même l'article actuel de Wikipedia ne mentionne pas les banquiers de la FED au nombre des cerveaux éventuels du crime : « Les commanditaires envisagés incluent Lyndon B. Johnson, la mafia de Chicago, les anti-castristes, la CIA, le complexe militaro-industriel américain, l'extrême droite texane. Quelques auteurs incriminent Cuba ou même l'Union soviétique. Pour l'historien Thierry Lentz, la « collusion » entre « les officines anticastristes de la CIA et la mafia » rend plausible un dérapage ayant abouti à l’assassinat. » Même la bombinette israélienne, que Kennedy-t-on comptait étouffer dans l’œuf, est citée plus loin. Mais pas un mot de la FED! Comment un obscur ex-troufionavait-il pu, en France et en moins d’une semaine, forger ne serait-ce qu’une hypothèse qui reste informulable un demi-siècle plus tard, parce qu’elle met en cause les maîtres du monde toujours en place, et le droit presque illimité des banques de créer de la monnaie, qui doit rester un secret pour le grand public? Comme écrivaient les frères Rothschild en 1865 : « les quelques personnes qui comprennent ce système ou bien seront intéressées à ses profits ou bien dépendront tellement de ses faveurs qu’il n’y aura pas d’opposition de la part de cette classe, alors que la grande masse du peuple, intellectuellement incapable de comprendre les formidables avantages que tire le capital du système, portera son fardeau sans complainte, et peut-être sans s’imaginer que le système est contraire à ses intérêts.» Pour saisir à quel point cette “incapacité intellectuelle” est encouragée, il n’est que de jeter l’œil à un autre article de Wikipedia relatif aux “étranges ressemblances” entre Lincoln et Kennedy, article qui copie de l’anglais un tissu d’imbécillités numérologiques, mais omet de traduire la seule “coïncidence” qui présente un sens : “Kennedy was the second president in U.S. history who issued interest-free money. The first was Lincoln, who issued greenbacks to finance the American Civil War.” »

     Faisons une pause : comme échantillon d’œuvre à (ne pas) venir, c’est déjà passablement long. Notons qu’il n’est pas question de réfuter les 1600 pages de Bugliosi, mais simplement de pointer du doigt la méthode préférée des théoriciens du complot (au sens où je l’entends : ceux qui utilisent la formule pour discréditer toute recherche de sens, c’est-à-dire de passerelles entre les faits) : à savoir l’amalgame. Au lieu de répondre à des arguments, on vous cite une thèse farfelue qui n’a rien à voir avec votre propos, qu’on range par analogie vaseuse dans les légendes urbaines. Au lieu de prendre en compte tel présumé assassin, on vous claironne qu’on en a déjà accusé plus de mille… Que m’importe? Mille suppositions différentes ne forment pas une conspiration.

07 mars 2019

Mon système économico-politique

     Mais en vérité, à moins qu’il ne m’arrive des tréfonds une histoire qui m’illumine, je n’éprouve pas le besoin de narrer du neuf; j’aimerais plutôt profiter du laps de liberté qui m’est offert avant le gâtisme intégral pour me renseigner un peu mieux sur la face cachée d’un monde qui court comme un dératé à sa perte – bien que pas le moindre îlot des Maldives n’ait à ma connaissance été submergé à ce jour – et dont l’organisation socio-politique, pour ce que j’en vois, implique un mensonge “constantutionnel”, puisque de droit la démocratie règne sur une part croissante de la surface terrestre, et qu’au lieu de déboucher sur le bien-être du plus grand nombre, elle s’accompagne d’une concentration concomitamment croissante des richesses et du pouvoir entre les mains d’une fraction infime de l’humanité – fraction qui bien sûr vous répondra, par la voix de ses journaleux, convaincus ou stipendiés, primo que l’inégalité est d’abord talentuelle, ensuite qu’il faut ça pour donner du travail aux gens, travail dont on persiste à nous faire une obligation vivrière, alors que si l’on additionne les mineurs, les chômeurs, les retraités, les rentiers, les emplois fictifs et les fonctionnaires qui ne foutent rien, il n’y a pas un Européen sur trois qui bosse encore! Le mantra du libéralisme triomphant, c’est qu’il n’y a que ce système qui marche, qu’on veut bien se décarcasser pour sa famille, mais pas pour une collectivité plus étendue; et que les “talentueux” entrepreneurs certes se servent les premiers, mais sont la providence des lieux où ils s’installent pour faire suer le burnous. Comme on a besoin de moins d’humains pour une production identique, libre à nos bienfaiteurs de nous serrer la vis, et le boulot devient de plus en plus déplaisant. Certes, en tant que parasite dont l’effort d’écriture, mais peut-être aussi bien d’enseignement, n’a profité à personne, et qui aura réussi à se rendre inutile sans même avoir goûté de la paresse, je suis mal placé pour contester le Nouvel Ordre Mondial, 

                                    Qui ressemble à l’ancien

                                    Comme un va à un vient

et me laisse de quoi vivre dans l’inutilité depuis 70 ans, bien que logé à l’enseigne des sans-caisse et des revenus misérables. Par ailleurs, mes positions politiques semblent en contradiction avec, d’une part, mon immoralisme individuel, et, de l’autre, la conviction que les hommes d’exception ont des droits spéciaux, au moins celui d’œuvrer pour actualiser leur potentiel, conviction qui se regauchise si l’on veut bien préciser que ce potentiel ne ressort que des résultats, donc qu’essayer devrait être un droit pour tous – lequel ne débouche nullement, en cas de réussite, sur ce que sont les privilèges actuels des réciproclamées élites qui, des P-D G dégraisseurs aux présentateurs-télé, en passant par les ténors de la politique, ont pour caractéristiques communes les revenus exorbitants et l’absence complète de tout autre mérite que leurs carnets d’adresses. Il est vrai que du temps de Montaigne ou de Spinoza, l’élite, c’était un tas de souverains nuls, de Grands cons comme des balais. Mais la méritocratie ne faisait que naître… et l’on n’imagine pas Montaigne ou Spinoza, quand ils écrivent, viser aux pépètes. Proust non plus, d’ailleurs. Ni Sartre.

     Je ne puis soutenir sans rire que j’aspire au communisme, moi qui persiste à m’offrir de pesants coffrets de CD alors que pour un abonnement modique j’aurais toute la musique à ma disposition sans la posséder [1] : les habitudes jouent, mais sans doute avant leur naissance étais-je déjà du genre à thésauriser l’évanescent. Je pense pourtant que j’aurais pu me faire à ne posséder rien, mais en l’état, prendre position contre toute forme de propriété matérielle ou scripturale serait d’une radicalité factice. Poser un plaf pour tous à hauteur de mes épargnes manquerait de sérieux, mais je ne sors pas de là, certaines fortunes, qui se muent en pouvoir, devraient être hors-la-loi : gagner un million en une vie, c’est déjà tangent; un milliard, on l’a volé; a fortiori en quelques secondes, le temps de passer une cinquantaine d’ordres d’achat et de revente. “Ça fait marcher l’économie”, my butt! Mais, touchant l’efficience du travail, je suis partagé, ayant côtoyé dans l’enseignement trop de gens, disons bien : une majorité, qui n’ont jamais rien enseigné à personne, et auraient pu, éventuellement, y réussir, si leur travail avait rencontré une sanction quelconque; mais qui en aurait jugé? Les élèves, leurs parents, les chefs, un inspecteur, un examen? Tous les contrôles péchaient d’une manière ou d’une autre, et devaient, au minimum, être eux-mêmes contrôlés. Au surplus, il n’est pas dit que la faculté d’éveiller les esprits et de transmettre des connaissances n’eût besoin que de motivations pour se révéler. Je suppose qu’un grand nombre de boulots échappent de même à toute évaluation de leur rentabilité. Et quand elle est stricte, elle ne tient le plus souvent compte du bien public que par les rentrées qu’il assure au patron. Il n’en demeure pas moins que dans une société de la concurrence, il serait insensé d’espérer du zèle sans sanction, sans l’intéressement au résultat qui touche directement tout patron d’entreprise, et qui devrait se transmettre d’échelon en échelon, sans exclure le lourdage des imbéciles et des saboteurs. À côté de quoi, à la enième nouvelle d’un dégraissage massif, dont le “talentueux”, voire “génial” P-D G s’est récompensé en quadruplant son propre salaire, je prends vapeur, comme dirait Brétécher. Et comme je ne vais pas essayer spontanément d’accorder les violons de mon propre orchestre de chambre, j’aurais aimé intéresser la partie moi-même en en faisant l’objet d’un texte plus ou moins “littéraire” qui m’autoriserait à fouiller un peu le Ouaibe à la recherche des brillantes-sous-le-boisseau cervelles qui se seraient attachées à résoudre cette quadrature du cercle.

     Mais les îles d’Utopie où tout va au mieux me rasent à donf : c’est moins à ce qu’il faudrait faire que je voudrais m’attacher qu’à la dénonciation des impostures qui règnent sur l’opinion, ou du moins sur le discours de ceux qui se proclament ses porte-paroles. Crichton a défrayé la chronique en 2004 en niant le réchauffement climatique : oserait-il fin 2018, un demi-degré plus haut, et au sortir de trois délicieuses canicules? Celui que la presse unanime nous présente comme un maboul couronné ose, lui, et c’est plus grave, attendu son pouvoir de nuire. Il n’en est pas moins sain de secouer l’établi. Mais c’est un autre legs que je voulais aborder : il y a des années que lorsque j’entends revenir l’antienne de la sacro-sainte Dette que nous allons laisser à “nos enfants”, et qui s’accroît sans relâche d’intérêts surcomposés, je demande, en tempérant au mieux mon acrimonie : « Mais à qui doit-on tout ça? » Il n’y a pas de dette sans créancier; or, nation par nation, pas besoin d’être grand clerc pour s’aviser qu’à très peu d’exceptions près toutes “doivent”, et je me contentais de répondre : « Aux banques », « à Wall Street », voire, en tout petit comité, « aux Juifs », le crime de lèse-Shoah, plus unique qu’elle en son genre, découlant nécessairement d’un pouvoir. C’est assez récemment que j’ai découvert, dans un petit bouquin écrit par deux inconnus chez un minuscule éditeur, par quel mécanisme simple de création de fric e nulla re [2] via le crédit, les banques privées, avec la complicité de quelques législateurs, avaient transformé en vaches à lait la quasi-totalité des peuples du monde. Évidemment, on peut toujours les (re)nationaliser, sauf qu’il faudrait pour cela un minimum d’indépendance qu’en tant qu’État nous avons d’ores et déjà perdue – ce qui limite certains dégâts et en accroît d’autres. Je ne vais pas reprendre le raisonnement d’Holbecq & De Rudder, que vous trouverez ici sequunturque, éminemment pigeable : il faut qu’il soit d’une simplicité biblique, pour que j’y comprenne quelque chose moi-même; et c’est justement là que le bât blesserait, si je l’exposais en mon nom propre – ou que le soi grandiose, disons, pressentirait une souffrance, car la décisive nocivité de cette loi du 3 janvier 1973 (Président : Pompidou; ministre des finances : Giscard; gouverneur de la Banque de France : Wormser. Trois fripouilles, dont deux valets des Rothschild) est tenue pour mythe puéril par “les économistes sérieux”, alias collabos des 200 familles. Ça peut paraître, mieux dire c’est négligeable, mais hélas je n’ai pas changé depuis Le cas Trou, et, pour “me lâcher”, j’ai besoin d’une sortie de secours. C’est d’ailleurs à cette sauce que je mets le mot de Proust à Gide (Journal, 14 mai 1921) : « Vous pouvez tout raconter; mais à condition de ne jamais dire : Je. » C’est l’outrecuidance, et son revers de doute, qui interdisent à l’autobiographie les hardiesses que le roman peut s’autoriser. Mais s’il est des aveux qu’on ferait bien de mettre à l’il pour en mesurer la pauvreté, va-t-on pour autant négliger la poussée que reçoit une assertion de la première personne?

 

[1] Et, bientôt, tous les livres? Ce ne serait pas compliqué à mettre sur pattes. Mais, fin 2018, les prix des “formats kindle” demeurent ridiculement peu attrayants.

 

[2] = l’ex nihilo des latinistes bidons.

06 mars 2019

À la recherche du page-turner

     Ce que je cherche, c’est, via l’attention flottante, à trouver une nappe d’authentoriginalité, et, plus précisément, de bonnes histoires, à quoi nul autre n’aurait pensé : que ma voix ne porte pas au delà des murs de ma chambre présente au moins cet avantage de me délivrer des snobismes dont la littérature française s’est quasiment fait une spécialité, des subtils assaisonnements destinés à relever une tranche de néant, des complexités formelles qui masquent l’inanité de ce qu’on raconte. Ce que j’écris là est peut-être tout à fait con, à commencer par la distinction de la forme et du fond, et en tout cas universitairement incorrect, l’avantage d’une situation d’exclu et d’ermite est d’y être délivré de ce genre de souci, ou, disons, qu’il pèse considérablement moins sur la glande créative. Après tout, il ne serait pas impossible que j’aie mis une cinquantaine d’années à oser être moi et m’avouer mes préférences à moi-même, sans me ronger d’être classé populiste ou populacier. Ce moi-là, la Bible à part, est assez endurant, et peut se taper jusqu’au bout, par exemple, des romans de 7 ou 800 pages, comme Le polygame solitaire, de Brady Udall, terminé hier, sans trouver à s’étonner rien qu’une fois, ni à s’émouvoir d’autre chose que du court passage immensément banal consacré à l’amour d’un père de trente enfants pour sa seule fille handicapée, et morte par sa faute. Mais l’endurance n’exclut pas l’exigence, qui croît naturellement avec l’âge, chaque bon livre, chaque nouvelle ou poème réussi [1] barrant une route. Ce n’est pas mon propos de définir mon critère de sélection, mais si j’additionne les Faux-contacts aux Fonds de cercueils, j’avouerai à ma propre oreille qu’il s’y trouve une demi-douzaine de bons textes, quoiqu’un peu tarabiscotés. Exonéré du pensum qu’est devenu l’Inventaire, j’aurais voulu vérifier si j’étais complètement vidé, l’accent étant facultatif. J’ai déjà abordé à plusieurs reprises le problème de l’innovation dissimulant la peur de la compétition; et certes ça ne m’amuse pas autrement d’écrire un quilafait en maisonnée bourgeoise, ou une histoire de fantômes à congeler le sang, ou n’importe quel récit qui respecte les règles, parce que l’acceptation de règles limite la liberté sans laquelle la littérature, précisément, est ravalée à la hauteur d’un sport ou d’un jeu de cartes. Mais ça paraîtrait en un sens plus probant d’inventer matière à une narration qui ait au moins un début, du suspens, une fin… et qui se dévore, ce qui n’est pas le cas de ce que j’ai écrit jusqu’ici, du moins en règle générale. Un page-turner de longue haleine, je ne crois pas que j’en trouverais ou retrouverais (au cas où Pointeur pourrait s’y classer) l’énergie, outre que j’ai par trop perdu le contact avec toute espèce de cadre concret, que je bâille d’avance à l’idée d’en inventer un, ou, pis encore, de décalquer tant bien que mal les livres que j’ai lus… Mais il n’y a rien là de vraiment insurmontable : libre à moi, après tout, de créer des familles atypiques, des emplois bizarres, à condition que ça donne vie à des intrigues qui se conforment aux règles minimales, je veux dire ne se contentent pas de planter des mystères, mais, de temps à autre, les résolvent, en quoi elles ne seront pas nécessairement mensongères, car la vie, elle aussi, répond parfois à nos questions – partiellement et provisoirement. En somme, ce qu’il me plairait d’écrire, pour une fois, c’est un bouquin qui me tiendrait scotché si je ne l’avais pas écrit. Plus je vais, plus je doute de m’être conformé une seule fois à cet idéal “commercial”, qui ne saurait devenir “le parti-pris de la paresse” qu’à la conditionpremièred’être à ma portée.

     L’embarras du choix, on en est bien loin. L’idée du psycho-serial-killer pourrait être à reprendre de zéro, en balançant un Buû misérable, du moins dans mon souvenir. Il faudrait ranimer ma verve pour les morceaux de bravoure, mais mon “criminel” (à peu près absent du Code Pénal) n’est pas obligé de susciter ordinairement des suicides, il suffirait qu’il distribuât à pleines pages les blessures narcissiques, moins vivement mais plus durablement douloureuses qu’“une pistolade en la tête”. Kapok aurait honte d’en convenir, mais l’Épître à Carabosse lui a sans doute causé plus de souffrance que n’eût fait un assassinat furtif. Ai-je perdu toute pointe, serais-je fatigué, par hasard, d’invectiver le peuple? Le père Marron semble avoir été lardé aux bons endroits, si j’en crois sa réaction. Le défaut d’intéressement à des cibles inventées est certes un handicap notable, mais la transposition de ce qui m’échauffe la bile à peu près tous les jours, à la radio, sur Internet, parfois dans la vie, à commencer par cette ignoble et bête hypocrisie des voix autorisées, n’est pas excessivement ardue : il me semble qu’une fois débarrassées de cette technique sur quoi je n’ai pas d’infos à la source, les étapes dont je comptais, dans la brume, doter mon roman, tueur d’âmes isolé dans un premier temps, puis réseau concurrentiel, pourraient s’étoffer de mercuriales et libelles bien saignants, où mon inspiration, à supposer qu’elle ait quitté un jour le monde des chimères, aurait l’occasion de se ranimer.

     Il y a aussi ce kidnapping en gros dont, à Maurice, j’exposais le plan à mes Premières S, leurs parents étant pour la plupart pleins aux as : un voyage de fin d’année, et c’est gagné dès quittées les eaux territoriales! Pour aller où, et s’en tirer comment, c’est ce qui n’était pas clair, mais la réponse de Meur : « On partage! » ouvrait des voies prometteuses, et permettrait de transporter le forfait d’une île où tout se sait à un terrain présentant possibilités de planques et de complications, le prof pouvant s’être fait piéger par une salope qui, après un coït consenti, agrémenté de morsures et de griffures, se serait précipitée chez un médecin sans donner le nom de son infâme agresseur, qu’armée du certificat médical et des prélèvements de sperme, elle aurait contraint à servir d’intermédiaire pour la collecte de la rançon et de suspect n°1 du forfait. Les ados pressés d’hériter pourraient s’en tirer, à condition de tuer le pigeon et que… Oh! Mais c’est riche! […] Enfin, oui, assez “riche” pour remplir une deux pages d’imagimitation! Dont une de dialogue entre flics débutant et chevronné : « Eh oh, on n’est pas dans un discours présidentiel, ici! Quand tu vas à la pêche aux mobiles et aux coupables, laisse la morale de côté! » Il me semble que j’ai déjà lu ça quelque part, et il n’y aurait pas de mal si ce n’était que sous ma plume… Laissons flotter, laissons venir, au lieu de buriner phrases et connexions dès l’incipit, de geler le fait, et de gêner l’à-faire! Après tout, ça se lirait très bien comme une succession de courriels échangés entre la femme sssiiittt! banalité! le mari de l’enquêtrice et quelque amie expatriée dans quelque île… Ledit mari ne vivant pas de corrections de manuscrits merdiques, car je réserve ce job à un autre narrateur, qui sera confronté… à quoi, je ne le sais pas encore, et j’ignore itou sur quoi va tomber mon unique sportif, l’escaladeur de vieilles murailles en solitaire, dont le sens symbolique, au moins, n’est pas trop crevant à trouver. Des idées comme ça, vous me direz… Bien d’accord. D’ailleurs, j’ai plein mes fontes de textes inachevés de ce carat, avec cette nuance que jusqu’à la décennie précédente, à peine s’ébauchait un point de vue, une occasion, une voix,je partais comme un dératé; et c’est toujours ce qui m’intéresse, naturellement; mais un point de vue sans rien à voir, une voix sans rien à dire, ça méandrouille et lasse vite : neuf fois sur dix, je me cassais le nez avant de trouver où en venir.

     Au fond, je n’ai pas une telle envie d’écrire ces choses : à quoi rimerait donc de prétendre me prouver à moi-même, tout seul dans mon coin, que je pourrais fasciner un lecteur, s’il en existait encore, et si j’avais le moindre moyen de les atteindre? Non seulement je ne me suis jamais cru créateur en matière de narration, mais il paraît passablement puéril de se féliciter, en somme, de n’avoir rien en magasin, parce que ça laisse table rase au neuf!

          Tu cherches des idées comme on press’ ses boutons

         T’émerveillant d’en voir jaillir la purée blanche

         Mais l’ moindre fait-divers du plus con des dimanches

         Enfonc’ la production d’ ton nez et d’ tes roustons 

     Je me demande au bout de combien de séances de branlette mentale me serait venu l’équivalent de cette Corrézienne qui a conservé dix-huit mois vivante dans le coffre de sa bagnole la fillette dont elle avait accouché à l’insu de tous, et dont elle a définitivement scié la liberté? Et si l’idée d’Une vente, la plus marrante de ses nouvelles, est sortie des méditations solitaires de Maupassant ou d’une authentique séance au tribunal…

 

[1] Un sur vingt chez les meilleurs : on n’en revient pas des stupidités cuistres qu’a pu écrire Poe à côté du Chat noir, de La chute de la maison Usher, ou du Double assassinat dans la rue Morgue; et c’est la loi de tout recueil, comme si les textes d’exception avaient besoin d’un fond d’insipide pour s’en détacher.

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05 mars 2019

Conclusions et résolutions; mon temps trop libre

     Terminée, ma saga? Évidemment non : même cet appendice sur le destin de mon habitation est encore gros de rebondissements, puisque le sieur Briconnet, qui avait oralement raboté la tour de 19 centimètres (et non de 10 : ça, c’était la mesure Giraud, que précisément Briconnet conteste), pour en rabattre sur les normes de sécurité, à présent insiste lourdement, pour la re-reclasser Immeuble de Grande Hauteur, c’est-à-dire soumis à des obligations exorbitantes. Et c’est moi qu’il choisit pour confident de cette étrange palinodie : quel peut en être le but? Relierait-il le mépris sans phrase de Mme la Capitaine à un courrier de ma plume? En tout cas, il cherche à ensevelir dans le silence tout souvenir de ses erreurs, ce qui sera difficile, puisque les “deux murs” ont probablement été reproduits à 80 exemplaires, que certains, comme W***, conservent et bichonnent, en ayant saisi la (relative) importance. Ne nous piquons pas d’enfermer le futur, qui me surprendra toujours, mais n’oublions pas non plus que ce n’est pas ici mon propos de savoir si ma tour sera démolie avant 2020, se tiendra droite jusqu’en 2050, ou adoptera une posture néo-pisane : à moins d’un effondrement simultané de ma banque, auquel je vais m’employer à parer, ma survie n’en dépend pas. Alors où voulais-je en venir, en racontant mes tribulationnettes oppositionnelles? À me recentrer sur la pathologie du lien, qui n’a fait, dirait-on, que s’aggraver? Mais ne me défriserait-il pas qu’il en fût autrement? Je ne suis pas fier d’être traité par-dessous la jambe, mais bien, probablement, de n’être pas de la même race qu’eux – alors que je me répète tous les jours que l’heure serait venue, non certes de faire ce qu’on me dit quand je suis seul concerné (n’empêche que je m’en serais souvent trouvé bien), mais de m’écraser quand il s’agit d’affaires collectives, et que je n’ai pas potassé le sujet à fond. Est-ce une démarche si ardue que de fermer sa gueule? Voilà une trentaine de fois que je me plains ici du déclin de facultés cérébrales qui ne furent jamais époustouflantes, et l’on dirait que je persiste à n’y pas croire, quand on voit les minces précautions que je prends pour affirmer, en des domaines où je n’entends rien. Laissons-les. Je n’ai que trop d’occasions de me ridiculiser. Les travaux électriques ont commencé hier, et, tout en redoutant le vandalisme de la saison des Festes, je serais presque conquis par cette “applique plafonnière” qui s’allume à peine a-t-on mis le nez dehors. D’ailleurs, ne nous le cachons pas, Briconnet m’a amadoué rien qu’en affectant de me prendre pour interlocuteur privilégié (pour faire pièce à Giraud & fils, je présume, s’estimant snobé par eux). Quant à la rénovation des ascenseurs, elle ne sera pas entreprise avant huit semaines, lisons douze minimum, avec de tels brontosaures; et les négociations avec les pompiers, censées précéder les appels de fonds… il ne presse pas trop, j’ai l’impression, d’approvisionner mon compte courant.

     Je tremble superstitieusement à l’idée d’affirmer que tout va bien, et d’avoir l’air de m’en féliciter, sans remercier Personne. Mais vit et vue vont, que voulez-vous. Je préserve le premier en lui fermant toute occasion d’éjac (l’hiver, crainte de bander, je fuis jusqu’aux pages de romans où les héros s’étreignent) et en chauffant mon clapier, la seconde en évitant le surmenage, et bientôt, peut-être bichonnerai-je ma sotte peur d’un retour de bâton par la prière de Sertillanges, dont je me suis tant gaussé : « Merci mon Dieu, si tu existes! » Quant à l’incisive cassée qui a ajouté son ultime touche à ma métamorphose en Goya de la période noire, il ne m’a pas fallu deux jours pour réaliser qu’elle n’apportait à ma mastication qu’un mince supplément de difficulté, qu’il n’était pas dans mes habitudes de retrousser les babines en public, et qu’au reste exhiber une mâchoire connotant l’impécuniosité n’est pas une si mauvaise spéculation pour un homme qui a renoncé à séduire et plutôt intérêt à paraître démuni pour justifier la part de subvention dont il bénéficie : je m’apprête donc une fois de plus à procrastiner les travaux d’envergure que le lutin ne va pas manquer de me proposer : un joli bridge en céramique, par exemple, allant d’une canine à l’autre, et pourvu des encoches nécessaires à l’installation d’une bonne grosse prothèse amovible : désolé. Les trois mille balles que ça pourra coûter, je n’en fais rien, et, après décantation, les cracherai plus facilement que cent sous de différence sur un même bouquin; mais je répugne à troquer les quelques quenottes saines qui me restent contre un appareil sous lequel, si j’en crois mon expérience, les bactéries ne tarderont pas à s’insinuer, et, protégées des bains de bouche, à se déchaîner; quand il s’agira de combattre une infection sous un bridge en céramique, je suppose que ce n’est pas à coups de marteau qu’on va le déloger : à la trappe ces beaux plans! Depuis cette “carie racinaire”, je n’ai fait que déconner, pas même en me laissant convaincre, mais par soumission pure à “ceux qui savent” – ou sont censés savoir – et connaissent surtout leur intérêt : bref, par des gens en la parole desquels je n’ai même pas l’excuse de croire. Touchant ce qui ne touche que moi, désormais, right or wrong, my opinion. Je fus un grand sot de fumer la pipe pendant 25 ans; du moins y prenais-je plaisir. Faire plaisir à mon dentiste n’est pas une motivation décente, même s’il était irréprochable, et si l’on pouvait l’être quand on revend, que ce soit à la sécu ou à son patient, une couronne de trois à dix fois le prix qu’on l’a payée. Je ne souffre pas : permis donc à moi d’attendre – et d’attendre entre autres que le ouistiti couronné tienne ses promesses, en ce domaine au moins.

     Une rétention-hors-saison à part, mon corps me fout la paix depuis six mois, ce qui n’était pas arrivé depuis quatre ans : grâce ou régime, goûtons la rémission, et suffit sur le sujet, on y repensera à la prochaine attaque de l’adénome, de la cécité ou de quelque outsider. Le problème à présent, puisque je n’ai ni envie ni raison pressante de me tuer, c’est de savoir que faire du temps qui me reste. Ma vie serait grandement simplifiée si je prenais simplement acte d’une erreur qui a duré presque soixante ans : le monstre auquel je bâcle une queue “provisoire” en ce moment devrait m’y inciter, mais ce n’est pas si simple, car, d’abord, il ne me dégoûte que par endroits et par accès; le fait est qu’il ne sera jamais lu, mais, soit que ce fait ne soit perçu qu’en extériorité, et ne déclenche pas une conviction authentique, soit que j’en sois (re)venu à l’autodéfense classique de me figurer écrire pour moi, presque huit ans passés à une auto-analyse qui se termine aux alentours de son point de départ, et même plutôt avant, devraient tout de même suffire à me décourager, d’autant que rien ne m’empêchait de prendre tout chemin qui s’offrait, et qu’il ne s’en est offert que des esquisses peu tentantes. Je me demande même si la chasse aux idées, que je loge, en concurrence avec la prière, dans l’intervalle de noir qui précède le sommeil ne serait pas un moyen de le faire venir plus efficace que Xanax, Imovane ou Noctamide.

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04 mars 2019

Infamie des faits, ou abjection de l'aveu?

     La prolo-directrice ne m’a pas reconnu; mais à l’échelle de son agence, l’aperçu de mes comptes me place parmi les opulents mal vus de sa hiérarchie, car non-fidélisés, et il m’amuse de la voir reprendre au mot près, ou presque, son laïus d’un an plus tôt : placements? Mais non, voyons, il s’agit juste de faire la connaissance d’un client… « Vous savez, je suis atypique.– Moi aussi. – Et un peu bête. – Moi aussi. – Et j’ai très envie de vous masser les fesses – Moi aussi. » Euh non, léger lapsus memoriæ pour les deux dernières répliques, c’était plutôt : « On est fait pour s’entendre, dirait-on? – Il me semble. » Bref, faukonsvoie. Remarquez bien qu’onsvoit, que les lieux sont déserts, et que cet à-plus-tard sine die me semblerait plutôt inquiétant si, lui aussi, je ne le reconnaissais, étrange rejeton du devoir accouplé à l’ennui. Je lui dis mon étonnement d’une telle solitude : « Je m’attendais à ce que l’agence soit prise d’assaut. » Elle m’a déjà demandé trois fois mon âge pour le comparer aux deux cents ans sans krach de sa banque. Passons au n°2 : « C’est une mutuelle, qui n’est pas cotée en bourse. Le Crédit Agricole, la BNP, la Société Générale, oui, peuvent faire faillite. Pour que nous on fasse faillite, il faudrait que tous nos clients retirent leur argent! – Quelle blague! Vous n’avez pas les fonds nécessaires pour restituer 10% des dépôts, vous le savez bien. Il suffirait qu’un client sur dix ait les boules, et la banque sauterait! C’est bien ce qui m’inquiète, dans ce bug : le premier à s’effrayer peut récupérer son fric; le dernier, sûrement pas! » Le plaisant n’est pas qu’elle soit restée coite, mais bien que moi j’aie commencé à croire ensuite à ma propre histoire, à dire vrai moins inepte que ma déduction affective de la nuit, mais pas tellement, peut-être… puisqu’hier, j’étais le seul angoissé, et qu’aujourd’hui les Brigades Anti Hackers ont tout réparé, du moins dans notre coin : apparemment ça peine encore à Tokyo et Tahiti.

     Mais je n’ai pas fini. Je me précipitai donc à la Poste pour ouvrir un compte et y déposer un chèque de 15000 balles. Tu penses! « Ah, je ne suis pas habilitée! Il faut voir un conseiller! » Et en dépit de mes objurgations, pas de créneau avant douze jours! Je prends donc le rencard, et, au lieu de courir au Crédit Agricole du coin, m’arme de fatalisme, avec retour de son vieux pote le suicide, au cas où je serais réduit à la faim! Je ne sais ce qu’aurait fait un vrai mec pour protéger son pèze, et je pourrais arguer de la futilité de mon angoisse. Mais le fait est que bien souvent, je me sens très proche de ces gens qui ont creusé leur tombe avant la rafale, simplement parce qu’on le leur avait dit, et qu’ils ne voulaient pas se mettre mal avec l’autorité qui allait les assassiner.

     Il y avait un peu de raisonnable dans mes raisonnements : disposer d’un matelas de thune “en cas” ne me servait, dans les faits, strictement à rien depuis plus de vingt-cinq ans qu’il ne s’était présenté pour l’y engouffrer ni bien ni activité assez attrayant, ni cause assez généreuse, ni misère assez crédible, ni fillette assez émouvante – aux yeux de l’égoïste mort de naissance qui parle ici, ça va sans dire. Aussi bizarre que ça puisse paraître, une pension de moins de 1200 balles me suffit amplement, et je ne me prive de rien qui me tienne plus à cœur que la peur de manquer. Il serait tout de même plaisant que la réserve se dérobe l’année précise des Travaux… et où, le surlendemain soir même du bogue, hier à présent, une incisive (latérale) se casse net au milieu d’un chewing-gum! L’événement était prédit et attendu, mais, disons, dans un an ou deux, pas deux mois après rafistolage : j’ai dû m’habituer à l’impunité et mâchouiller dangereusement. Cette fois, l’heure du dentier a sonné, d’un début de dentier, du moins, à durée évidemment limitée. Certains boxeurs portent de la céramique avant vingt ans, ne geignons pas, mais tablons sur trois à cinq mille balles : ça me paraît mal joué, car je présume que Micron-l’Entêté pourrait profiter de deux arrachages d’impôts directs la même année pour tenir quelques promesses, s’il ne vide pas d’abord les étriers. Mais je ne vais pas garder un trou dans la gueule pendant un an en l’attente d’un rabais! Qu’une résection de la prostate se repointe en scène, et, sans un fifrelin, je me vois très frais… sur mon éternelle montagne, qui a réponse à tout, mais seulement à distance jusqu’à présent! Entre toutes les raisons de me buter, la disparition de mon pognon me paraît la plus minable, mais je crains qu’elle ne soit sans réplique, si c’est de tout ledit pognon qu’il s’agit. Quant à vivre en pauvre, je n’ai pas besoin de m’y accoutumer, et Harpagon n’a pas de leçon à me donner.

     L’angoisse du lendemain s’harmonise aisément avec l’illusion de durée que me donne le présent, mais seulement quand on le dit comme ça. Il y a quelque chose de fêlé, je trouve, dans l’incapacité à admettre que l’instant, si peu satisfaisant qu’il soit, avance vers des dégradations sûres. D’un autre côté, quand pis arrive, je me crois doté d’une bonne résilience, même si je n’ai encore pu la tester sur du lourd. Et pour revenir à ce jeudi noir, qu’ai-je donc fait, en quittant la Poste? Glandé, bien entendu, et, parfaitement délivré pas la-mort-au-cas-où, découvert avec ravissement 8 sur 12 “Chopin chronologique” d’El Bacha dans les bacs de Gibert à un rond pièce! “Découvert avec ravissement”? Mon œil! Plein de suspicion, en fait : je craignais si fort des saloperies toutes rayées, des interprétations insensées ou insipides, que c’est au fond la longueur des disques qui m’a incité à emporter le tout, que je n’ai dépiauté qu’un à un les premiers de leur cello, pour éventuellement les rapporter, et suis surtout ravi… de les trouver en vente à trois fois plus cher sur Amazon, et quinze avec port sur eBay. Et en voilà assez. Ce genre de remarque illustre bien, ce me semble, une phrase que je trouve dans le “reliquat” (une vingtaine de pages qui ne s’incorporeront décidément jamais à ce chapitre, quoiqu’écrites pour lui, ou pour le préparer) : « Je me demande si l’infamie véritable consiste à faire ou à sentir comme je fais et sens, ou simplement à le révéler. Et encore, je ne dis même pas tout. » Non que l’attention que je porte aux longueurs soit “infâme” ou tant soit peu rare : le soin qu’on prend de les indiquer (ou de les taire) atteste de l’inverse. D’autre part, qui irait frimer d’aimer Chopin? Les snobs le mettaient à l’index dès avant Mme de Cambremer-Legrandin. Certains Nocturnes, et je m’en suis pourtant gavé, m’ont donné quelques-unes des plus fortes émotions musicales de ma vie – mais c’est si peu dire! Et je ne suis même pas sûr d’en avoir jamais écouté un seul sans distraction de bout en bout.

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03 mars 2019

De l'hypocondrie à la peur de manquer

     Non seulement la mauvaise foi règne en maîtresse à la fin, un peu trop visible (j’ai eu beau consacrer des heures à cette bafouille, je n’en ai sans doute pas pris assez pour négocier le virage de “Vous êtes seul juge” à la demande réelle, qui se cache mal d’être une décision incassable. Je n’aurais pas eu l’air fin devant une insistance! mais tout le monde sait à quoi s’en tenir, et on avait tout le temps de me remplacer. Encore ai-je préféré censurer la crainte d’une infection nosocomiale, sur laquelle l’échographiste n’avait pas eu besoin d’insister bien fort. À quoi bons, tous ces coups de lime, précautions et prosternements, puisque de toute façon je n’oserai plus prendre sur moi de me représenter devant le Ponte? Bah, rien n’est moins sûr, le Temps est un grand maître. Du reste, allons au bout de notre délire mégalomaniaque : renvoie-t-on à la niche un styliste comme moi? On croirait la 4ème de couv’ d’un bouquin de Peyrefitte, mais notez que le cheptel duquel je suis censé me détacher n’est pas exactement le même. Peyrefitte se prenait pour le plus grand styliste de son siècle, et moi seulement du quartier.

     Est-ce que mon potard favori, objet d’une haine dont je n’ai mesuré l’intensité qu’après son départ, avait vraiment poussé le culte de la marge bénéficiaire jusqu’à la récup’ d’Avodart avarié? Même les deux sous-fifres à qui j’ai posé la question, et qui se défoulent de médisances longtemps jugulées, ou réservées à l’intra-familial, ne vont pas jusqu’à avaliser ce soupçon [1]. D’ailleurs, en dépit de l’affectation de “tout dire”, je n’ai pas oublié que le destinataire de ma lettre passait son courrier à ses secrétaires pour exécution, desquelles escomptant plus d’admiration encore (sans exclure de leur fournir plutôt une bonne tranche de rigolade), j’ai soigneusement tu l’autre cause de dysurie que j’avais fini par isoler à force d’expérimentation, à savoir la branlette, disons les misérables vestiges qui en subsistent. Je persistais en effet, jusqu’à une date récente, en dépit de mes rodomontades andropausiques, à bandocher vaguement quand j’en prenais les moyens, visuels et/ou manuels, et si c’est ce qu’ils appellent rétro-éjac, dans leurs laïus du ouaibe, non seulement le détournement de semence ne laisse de l’orgasme qu’une ombre, mais en outre il fait barrage à la pisse. Je ne suis pas spécialement fier d’être devenu  un chapon, et d’avoir mis ma collection de porno définitivement au rancart. Mais si c’était ça ou se faire charcuter, pas photo les poteaux, et si la vie présente encore quelque agrément sans ce plaisir-là, il n’est pas question que je me tue, si loin que ça puisse me mener.

     Mais oyez-en une assez marrante, je trouve : pas plus tard qu’hier matin, je clique l’icône de ma banque pour voir si un prélèvement a été effectué : impossible d’obtenir le site, ni même son portail d’entrée. En seize ans, l’événement ne s’est jamais produit. De temps en temps, on refuse de reconnaître mon numéro de client, ou mon mot de passe, mais j’ai toujours accédé aux niaiseries de l’accueil. Bon Dieu, auraient-ils fait faillite? J’ai tout mon fric dans cette banque! Déjà ça me pince de lire un personnage de roman perdre son fric ou le dilapider. Un notaire d’Ingouville, détenteur de fonds à la veuve Dubuc, s’embarqua par une belle marée, emportant avec lui tout l’argent de son étude. Brrr.Mais quand il n’est plus besoin de projection ou d’investissement pour qu’il s’agisse de moi, la cafetière me pète, et ce n’est pas cette malheureuse queue de baleine qui pourrait lutter : me voici délaissant mon trôvôil et parcourant le Web en quête de “banqueroute”, puis de “bug informatique” : rien, les infos datent d’années. Seul un “down detector” relaie les plaintes en temps réel – à raison d’un ennui sur mille ou dix mille, probablement, attendu la nécessité de s’identifier. Mais je suis d’un autre âge, et dois noter, pour l’occasion, le handicap que ça peut constituer, de bouder Facebook et Twitter, où le dazibao est prohibé, du moins le supposé-je, puisque ça sert d’abord à retrouver les gens, et à afficher une popularité perso. Bah, l’âge n’ajoute guère à l’isolement : s’il suffisait d’avoir un pote et de lui signer un chèque, pour éviter de se retrouver à poil, précisément l’année de tous les débours, à qui donc recourrais-je?

     J’ai beau me triturer la cervelle, qui ne fut jamais fertile en un domaine dont j’ignore à peu près tout, je ne trouve aucune parade au dénuement immédiat et total, si vraiment la Caisse d’Épargne est dans les choux sans fleurs. Et la nuit s’égrène de texte en texte, dont je ne lis guère que les gros titres… lesquels suffisent souvent à me convaincre de ma connerie : mon matelas n’est protégé (et encore) qu’à hauteur de cent mille balles, chiffre que j’ai presque doublé dans une banque unique, au surplus sur des livrets qui ne me rapportent rien, alors qu’il était si simple de le couper en deux… À neuf heures moins le quart, je me saisis du bigophone : « Ouais, c’est un bug informatique, moi non plus, ce matin, j’ai pas pu m’ connecter. – Pas une faillite, Vous êtes sûre?  – Hé là! Je tiens à mon emploi! – Et moi à mes fonds : je les ai tous chez vous. – Vous en faites pas : ça va s’arranger dans la journée. » J’ai cru reconnaître la voix d’une jeune femme que je n’ai vue qu’une fois, qui semble avoir été tirée du ruisseau pour être juchée à la tête d’une agence en voie de fermeture, et ne répugne pas à assurer la permanence. Quoiqu’assez laide et têtue comme pas permis, elle m’avait bien plu, mais je n’en avais pas moins manqué à la parole solennelle de l’appeler incessamment pour prendre un rencard qui ne pouvait que nous brouiller, leurs placements rivalisant de défaut d’intérêt(s). Et cette fois encore, ses arguments ne valent pas tripette, il n’en est qu’un qui m’interpelle, c’est qu’elle ait décroché immédiatement. En cas de crise grave, je suppose que la ligne serait embouteillée…

     La surprise poursuit sur son erre quand je décide d’ouvrir un compte n’importe où, et à cette fin, de passer d’abord là-bas faire un virement interne, si c’est encore possible. Chose étrange, inquiétante si l’on veut, l’affluence à rebours se poursuit : il n’y a personne, ni client ni employé, et c’est bien la drôlesse à qui j’ai fait faux bond l’hiver dernier qui m’accueille, apparemment sans me reconnaître, ce qui, avec la gueule que j’ai, est devenu plutôt flatteur. « Vous avez accès aux comptes clients? – Mais oui. – Vous pouvez me faire un virement interne? – De combien? – Quinze mille. » L’occasion d’apprendre que “de chez moi” je n’aurais pu en dépasser cinq! Comment pouvons-nous souffrir une chose pareille? Il y a un siècle, en Amérique du moins, qui se pointait à la banque retirait tout son fric au moindre doute, et en or s’il l’exigeait. Actuellement, même un qui, comme moi, s’est refusé à placer par goût de la liberté, est ligoté de tant et tant de réglementations en petits caractères que si une affaire juteuse s’offrait, à saisir dans l’heure, il ne pourrait la réaliser sans l’accord de son banquier. Sur ce, le père Nanti rend  le micro, à moins qu’il n’ait nul besoin de contradicteur pour trouver tout seul du progrès à cette entrave aux paniques d’antan. Et pour ce qui me touche très personnellement, si je peux transbahuter ailleurs le chouïa que j’ai dit, d’abord ça me fera de quoi vivre un an, et surtout ce sera signe que la  santé de la banque est inaltérée. Beau prétexte : en vérité, la drôlesse m’en impose, je n’ai pas les couilles de me reprendre et d’exiger le transfert de quatre-vingt mille autres balles qui dorment sur ce même livret B, suant à chaque Saint Sylvestre le prix d’un réveillon au boui-boui du coin, arrosé de blanquette de Limoux.

 

[1] En revanche, contrevenant au principe rappelé quelques pages plus haut, j’ai, en affectant de le savoir déjà, manqué l’occase d’apprendre de quels poignards (ou fléchettes) ce type soi-disant si féru de mon humour me hérissait le dos à peine tourné. Je n’ai sans doute pas perdu grand-chose, on eût hésité à me livrer le pire, n’empêche que voilà un ennemi des apprentissages qu’il ne serait pas si malaisé de combattre… Quelque formule comme « Ah! Tiens tiens! lequel de mes innombrables défauts prenait-il pour cible? » ne m’écorcherait tout de même pas la gueule…

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23 février 2019

Bâtiment et carcasse : un double sursis

     In cauda venenum debile, mais mieux vaut la remettre à plus tard, avec les fignolages, dans une situation encore incertaine : des formules trop jouissives pourraient s’aveugler à l’évaporation de leur pertinence, c’est déjà arrivé. Attendons. Giraud, que j’ai tout de même réussi à inquiéter un peu, embraie déjà sur la suite, et me lèche un peu le cul (mais dans l’intimité seulement, ce qui gâte tout) parce qu’il pense que je vais “le suivre” (après l’avoir précédé) pour réclamer la réfection et peinture des façades, alors que son attitude suffirait à m’en dissuader. Selon moi, de toute façon, ils s’y sont pris comme des manches, sauf si c’est leur but que les fonds ne rentrent pas, et, très franchement, je doute qu’ils rentrent. Mais il se peut, tout de même, qu’ils s’acharnent à faire leur escalier d’incendie en raclant des fonds de tiroirs qui ne lui sont pas destinés, et qu’il reste, au bout de l’opération, assez d’argent en caisse pour la gestion du quotidien? Il y a quelques questions déjà à se poser sur une trésorerie en déficit de cent mille balles minimum depuis une dizaine d’années, c’est-à-dire d’un an de charges dans sa presque intégralité, et où un syndic, ou faisant-office, trouve quand même moyen de faire nettoyer les sols, si mal que ce soit, de procéder aux réparations les plus urgentes, et, avant tout le reste, de se payer lui-même. 

     Mais bref. pour dégonfler les frais de son fieu, Giraud a eu l’idée d’une gestion coopérative, le président du CS se retrouvant syndic : je ne pense pas qu’il médite de l’être, et je brandirais bien haut le carton rouge du conflit d’intérêts s’il posait sa candidature, mais il va tirer les ficelles de Céline, qui ne lui fera pas de faveurs à proprement parler, mais, par un mélange de flemme et de confiance, lui laissera la bride sur le cou. D’autre part, qui “nous” (à supposer que j’en sois) prendrait au sérieux? Je suppose que le père Marron a essayé de remplir sa mission, c’est un des avocats les plus craints de la ville, et le déficit est à peu près le même que lorsqu’il est entré dans les lieux! M’est avis qu’on ne va pas engranger beaucoup de pognon, que toute la copro va se figurer qu’on prélève à tour de bras, et qu’on va s’éreinter toute la semaine pour se faire traiter de voleurs, ce qui, après tout, pourrait être le cas de notre administrateur judiciaire! Et pourtant, je distingue là… quoi au juste? Une manière de me prolonger sans perdre la face? J’ai pour ainsi dire fini mon Inventaire, je peux trouver matière à un appendice si je laisse passer assez de temps, ou/et si je me fais hypnotiser en quête d’un passé fondateur, ou/et s’il me vient des idées pour une étude de mon style, et le collier des si pourrait s’allonger à plaisir, mais enfin je n’oublie pas que j’étais censé mourir à l’issue de ce livre, donc cet hiver, et qu’il présenterait une certaine harmonie de profiter des travaux, dont le potin fera avorter toute renaissance de JOP, pour procéder au final exit… Mais l’harmonie, il faut un œil pour l’apprécier, et quand le mien se fermera, tous les autres se fermeront avec lui : rien ne paraît plus con que de mettre le vivant au service du spectacle que donnera son cadavre, a fortiori quand il n’en donnera aucun : je n’ai que trop cultivé l’illusion de trouver un interlocuteur en ce monde, par les plus improbables moyens, et qu’il n’y eût pas d’alternative ne constituait qu’un faible prétexte. N’allons pas jusqu’à devancer l’appel pour combler les attentes d’une salle vide! Du reste, il était déjà fortement question d’attendre l’hiver suivant, et rien n’interdit d’aller au delà : je me fous complètement d’être une lavette, ou un type dont la parole n’est que poussière au vent, surtout quand je ne l’ai donnée qu’à mon bonnet, et merde pour les témoins : ce qui compte plus que toutes les attitudes, c’est d’adhérer à moi-même, et de progresser dans la compréhension de ce que je suis. Un pitoyable bouffon, soit, mais je me croirais pire encore si je m’imposais d’être fidèle à des fantasmagories. Ce qui ne signifie pas que je me sois décidé, au bout du sentier, en faveur de la maison de retraite, mais simplement que, sans talent ni amis ni famille, avec la cervelle qui fuit, la vie qui rétrécit de partout, je ne veux pas mourir, disons, tant que la vie me sourira encore.Or c’est le cas, du fait sans doute d’un changement de régime et d’un prolongement d’été : ce 7 décembre, il fait 20 dehors, 23°3 dans ma piaule, et je me sens, pour une heure, peut-être, indiciblement heureux de ce soleil que je ne peux plus regarder en face, et qui chauffe à travers les doubles rideaux. Du reste, je ne l’avais pas attendu pour renoncer à l’intervention chirurgicale que j’avais réclamée à deux genoux ou presque, et que je regretterai peut-être dans un mois. Puisque je noie ma flemme dans un déluge de correspondance, je ne vais pas vous épargner ma plus chiadée : 

« Cher Monsieur le Professeur,

     Je vous ai demandé, il y a un mois, en termes nets et formels, de me faire bénéficier d’une résection de la prostate. Vous avez fait droit à cette demande, un double RV est prévu pour le 4 décembre, et l’intervention pour le 9 janvier. Or, si je me trouvais en bien mauvais état à la fin octobre, voici qu’il m’arrive à la fin novembre le malheur assez ridicule de ne m’être de longtemps senti en meilleure santé, partie sud comprise, que durant les deux ou trois dernières semaines. Je ne me crois pas “guéri”, et j’évite de subir l’épreuve du trop-boire, de crainte que la vessie ne se bloque, et de déboucher sur la mort de Tycho Brahé; mais je fais mes nuits, sans trop surveiller mes soirées, et tout me porte à supposer que les titillations vésicales, trop fréquentes à l’état de veille, ne correspondent pas à un besoin réel.

     Il se peut que ces considérations ne fassent que déguiser une peur inconsciente du bistouri. Mais enfin je n’ai lu nulle part qu’un adénome bénin pût être considéré comme une affection psychosomatique; or il est de fait que non seulement rien ne subsiste pour l’heure des gênes sous la pression desquelles je vous avais lancé un appel au secours, mais que bilan sanguin (que vous avez dû recevoir) et échographie (que vous recevrez demain) paraissent épauler le nouveau ressenti d’une rémission : 2,26 de P.S.A., le taux le plus bas depuis six ans qu’on s’en enquiert, une prostate qui aurait rétréci depuis trois ans, et un résidu post-mictionnel nul.

     Quant aux causes du dernier épisode de rétention, survenu, voilà le comble, au cours d’un prolongement d’été, un profane ne peut se permettre qu’une hypothèse : et je privilégierais celle d’avoir pâti, un mois durant ou davantage, d’un lot de générique sinon défectueux, du moins d’une si faible efficience qu’il a suffi d’une capsule restée collée au pilulier pour porter l’estocade. Il est en tout cas certain que, la pharmacie du coin ayant changé de mains, mon mieux-être (un vrai bain de Jouvence) coïncide, après une semaine de décalage, avec la prise de dutastéride Zentiva, choisi par la nouvelle pharmacienne. Je vis dans la dépendance de ce médicament, et suis, bien évidemment, à la merci d’un oubli, d’une malfaçon, d’une rupture de stock. Mais en cas de retour d’un chinajunk quelconque, je doute que mon généraliste refuse de me prescrire de l’Avodart “non substituable”. Et quand bien même je pècherais par optimisme, une rétention passagère, même avec son cortège d’infection, n’est pas, si j’ose dire, la mer à boire, pour un citadin sobre, même quand elle survient le seul jour de la décennie où toute circulation est gelée.

     En revanche, une intervention chirurgicale, même de routine, présente pour moi, outre les servitudes et aléas ordinaires, laps de temps mort, minimum de douleur et séquelles éventuelles (le simple risque de porter des couches, même réduit à 1 ou 2%, sans m’inspirer de terreur à proprement parler, me paraît mener tout droit au raccourci), des difficultés propres à une situation d’ermite urbain et à un habitat peu favorable aux convalescences (je perche au 18ème étage d’une tour où il n’est pas rare que les deux ascenseurs soient HS simultanément); s’il suffit, pour s’en dispenser, de se chauffer suffisamment, d’éviter les excès de mangeaille et de boisson, de se priver de toute récréation sexuelle, et de veiller à ce que le traitement médicamenteux ne s’avère pas médicamenteur, ma vie ne sera pas rognée de ce qui en fait dès à présent l’essentiel. Toute la question est de savoir si ces précautions excluent ou enraient l’aggravation d’un mal qui, d’après les échographies, semble stable depuis trois ans. De savoir si cette opération est urgente, voire nécessaire : s’il est exclu que je puisse m’en passer, et si je ne me suis pas exagérément ému d’un inconvénient passager et/ou exogène.

     Et c’est de quoi vous restez juge à mes yeux. Je n’ai d’autre prétention que celle de vous fournir des faits, etsuis loin de sacraliser mon intuition : je m’effraie parfois d’être entré dans un âge ou prévoir (ce succédané de vouloir) ne fût-ce que son corps, devient illusoire. Il se mêle à cela, dans un cerveau qui commence à se délabrer, plus qu’un zeste de superstition : les faits, ces temps-ci, s’acharnent à apporter en presque tout domaine les démentis les plus inattendus à mes prévisions, comme pour me susurrer : « Tu ne sais rien, tu n’as jamais rien su, tu ferais mieux de te fier à ceux qui savent… ou à la Providence. » Je vous épargne la suite, et, pour faire bon poids, douze lignes de circonlocutions hypocrites : la vérité est que je suis à la torture de manquer à ma parole, à ma propre prière, et de me désister de mon chef d’une intervention que j’ai demandée, et que vous m’avez accordée. D’autant qu’il est possible qu’en janvier, le thermomètre ayant chuté, elle me paraisse de nouveau opportune. Mais la pensée m’apaise un peu, qu’en cédant “ma” place avec quarante jours d’avance à plus mal en point, ou à moins versatile, je ferai sans doute un heureux sans trop perturber le service, ni demander à vos secrétaires un excès de travail.

     Je ne vous demande donc pas exactement de surseoir à cette intervention, ou de l’annuler : si vous l’estimez incontournable, je suis tout à fait prêt à la subir, ayant compris que l’intérêt seul du patient vous motive. Mais j’avoue qu’à l’heure qu’il est je ne lancerais pas cet appel d’octobre, etque ma jugeote très mal éclairée estime saugrenu de s’infliger immobilisation, convalescence, etc, quand on se porte comme un charme, à la condition d’y veiller.

     Sans réponse allant en sens contraire, je souhaiterais donc renoncer à l’intervention du 9 janvier, et, par voie de conséquence aux consultations prévues le 4 décembre. En espérant que les foucades de mon corps ou des circonstances indépendantes de ma volonté ne m’auront pas complètement disqualifié comme patient, je tiens à vous assurer in fine que ma confiance et ma gratitude restent entières. »

20 février 2019

Nego ergo sum

« Maître,

    Veuillez trouver sous ce pli un chèque de 3222 €, représentant ma très modeste contribution au financement des travaux votés par l’A.G.

     Vous avez publiquement déclaré lors de la réunion du CS du 6 septembre 2018 qu’il était hors de question que la subvention fût retirée. J’en prends donc acte, et tiens pour ferme et définitif qu’à ce chef je m’acquitte ce jour de la totalité de ma “dette”…  Mmmm “à ce chef”… charabia! Je m’autorise de ce propos pour m’acquitter… ridicule. En foi de quoi j’estime… Non, je n’estime pas : c’est ainsi, parce qu’il l’a dit. Ou disons qu’il en prend la responsabilité. Je tiens pour acquis… que je m’acquitte de ma quéquette… Ne vous en prenez donc qu’à vous-même… Pas assez onctueux. Oh, et merde! On ne va pas y passer la nuit! En De quoi prenant acte, En prenant donc acte, je m’acquitte ce jour de la totalité de ma “dette”, dussent  dût bah dussent le tiers ou la moitié des copropriétaires refuser tout versement. Je persiste à penser qu’il est alarmant de voir passer comme par magie un immeuble de 50m10 non ça c’est la mesure de Shark, je ne roule pas pour lui, que diable d’un peu plus de 50 mètres à… un peu moins, mais j’estime que puisque vous avez couvert ce “tassement” de votre autorité, ce serait à vous d’en assumer les conséquences, le cas échéant. Paye! Gniark gniark. Sauf qu’il ne le fera pas. Et qu’il n’est pas très habile de soulever le problème : il pourrait fuiter.

     Selon les injustes n’allons pas nous plaindre! Si les tantièmes en vigueur dans l’immeuble s’appliquaient au cas, et espérons qu’ils ne s’appliquent pas! et si je ne bénéficiais pas de la subvention individuelle, j’aurais dû payer, sauf erreur, pour la seule rénovation des ascenseurs, à laquelle j’applaudis sans réticence réserve, la somme de 4816 €. Moui moui moui… Pas très malin, de mettre ainsi les points sur les i à Yasmine, dont le père serait normalement exempté de cette dépense, et qui en somme paie pour moi. Si, comme il est probable, il manque en fin de parcours le tiers du fric, la subvention tombera à l’eau, il serait lllégèrement contre-productif de leur suggérer en plus d’appliquer les tantièmes! J’en aurais pour la peau des fesses. payer, sauf erreur, une somme nettement plus élevée pour la seule rénovation des ascenseurs, à laquelle j’applaudis sans réserve, et qui n’a que trop tardé. Je ne suis donc personnellement lésé en rien, Le fait de défendre une cause diamétralement opposée à mes intérêts personnels Bien loin d’être lésé, je me trouve donc pécuniairement favorisé sur le plan pécuniaire,ce qui a pu nuire, entre autres, à ma combativité, d’autant que je ne savais plus trop, sur la fin, pour qui au juste je combAllons! Allons! Faire confidence à l’ennemi de la détresse de voir la “base” s’effondrer sous moi! Quel chiard, bon Dieu! Je suis incorrigible. Et ce « Quos ego » après coup! Z’imaginez pas les ennuis que j’aurais pu vous faire! Rodomont à l’irréel du passé! Allez, on efface. et pourrais même vous remercier, ainsi que l’ensemble du CS sortant, de ce rabais cette remise ristourne ce rabais accordé à la pauvreté à l’indigence au dénuement à l’impécuniosité à la pauvreté aux revenus modiquesaux revenus très faibles au diable! de ce rabais

– si la quasi-intégralité un quasi à surveiller! Ce sera peut-être plus!de la subvention n’était consacrée, via un escalier d’évacuation inutile et le cloisonnement des paliers qu’il nécessite, via un inutile cloisonnement des paliers, à l’enlaidissement du bâtiment – et très probablement  à gâcher les nuits de ses habitants, attendu la facilité de créer des alertes incendie en tirant simplement sur les portes coupe-feu : ce qu’on peut espérer de mieux de cette installation insensée, c’est qu’elle se détraque rapidement. Mais les cloisons pleines, elles, seront hélas définitivement acquises. Méfiance : je ne sais pas du tout comment ces “ventouses” seront reliées au tableau central; en fait, la possibilité que j’évoque ne tiendrait pas debout, ce qui bien sûr ne l’exclut pas, mais l’improbabilise : il est plutôt à supposer que la moindre fumée fermera les portes et provoquera l’alarme, mais qu’il ne suffira pas, au rebours, de fermer une porte pour troubler nos nuits.

– si, ascenseurs, électricité et éventuellement plomberie à part, le reste des travaux présentait un caractère d’urgence, ce qui n’est pas le cas, loin s’en faut;

– si des dispositions avaient été prises pour protéger des installations (ascenseurs, portes d’entrée, portes coupe-feu, etc) qui constituent une tentation pour les vandales, surtout quand un bien ne leur appartient pas; or les propriétaires-résidents sont en voie de disparition, du fait, vous le savez bien, de ces frais exceptionnels dont la rumeur, puis l’annonce officielle, depuis trois ans, ont semé la panique. Comme vous dites, ceux qui ne peuvent payer n’ont qu’à vendre et demander une aide au logement! Il est légitime de se demander si le but essentiel de l’opération n’était pas là. C’est en tout cas ce que font tous les gens intelligents du quartier avec qui j’en ai discuté. C’est-à-dire Bâfre! Et après tout il est facile de rétorquer que précisément ces gens-là sont protégés, justement, comme moi

     Et bran pour tout ça!  Remercier ironiquement prêtera moins le flanc, et irritera davantage et vous remercie dûment, ainsi que l’ensemble du CS sortant, de cette ristourne accordée aux “revenus très modestes”.

     Je ne m’étais insurgé que contre les devis surgonflés qui nous avaient été communiqués avant l’A.G., contre des aberrations palpables patentes (comme les “deux murs” qui créaient des gênes intolérables, et plus de dangers qu’ils n’en palliaient transitif?? Flap Flap Flap… oui!) corrigées depuis lors, et des travaux dont l’urgence, voire l’utilité, sont loin d’être évidentes à mes yeux. Je persiste à trouver aberrant de consacrer la quasi-intégralité de la subvention à l’enlaidissement du bâtiment, via un escalier d’évacuation inutile et le cloisonnement des paliers qu’il nécessite. Mais il se peut, après tout, que je minimise le danger d’incendie, et surtout de voir la fumée rendre la descente impossible : ce ne serait pas ma première bévue, ni, sans doute, la dernière, à moins de décès imminent.

     Je persiste d'autre part à déplorer qu’aucune disposition n’ait été prise pour protéger des installations (portes d’entrée, portes coupe-feu, électricité, ascenseurs, etc) qui constituent une tentation pour les vandales, lesquels prolifèrent surtout dans les immeubles locatifs; or les propriétaires-résidents sont en voie de disparition, en partie du fait de ces frais exceptionnels dont la rumeur, puis l’annonce, ont semé la panique. Comme vous dites, ceux qui ne peuvent payer n’ont qu’à vendre et demander une aide au logement! Mais la tour n’a rien à y gagner, aucun professionnel de l’immobilier n’ignorant qu’un bâtiment peuplé de locataires se dégrade beaucoup plus vite qu’un autre. Et des “solutions” comme les “bacs pipi”, qui consistent à punir tous les habitants pour les agissements d’une infime minorité, me paraissent inacceptables.

     Je suis las d’entendre en boucle le mantra officiel comme quoi “rien n’a été fait” pendant les trente dernières années : on a fait pas mal… de bêtises, notamment, comme celle d’exposer (à grands frais) au vent du nord une porte qui en était initialement protégée, ou d’installer des caméras dont le sort était éminemment prévisible, ou une ignoble rampe d’accès qui suffit à mettre en fuite quiconque a la possibilité d’habiter ailleurs, etc : la liste est longue, et va selon moi considérablement s’allonger au cours de l’année à venir. Il y a des propriétaires pingres, et il se peut que j’en sois. Mais au conseil syndical, c’est plutôt à des inconditionnels de la dépense salvatrice, quel qu’en fût l’objet, que j’ai été confronté il y a une dizaine d’années, à des adeptes du « dépensons, ça coûtera moins cher! », des gens qui sautaient allègrement de boulette en boulette sans qu’aucun échec les corrigeât jamais. Je ne ressens aucune hostilité à leur égard, mais je crains qu’ils n’aient pas changé. Quant aux nouveaux bailleurs, évidemment, il était facile de ne leur souffler mot de l’histoire des erreurs commises. mais j’ai pris en grippe leur a priori, qui ne distingue ni l’amélioration de la détérioration, ni le nécessaire du facultatif, ni l’urgent de ce qui peut attendre. Je ne me réjouirais pas de voir la tour détruite peu après achèvement des travaux; mais nous serions bien avancés alors d’avoir “individualisé les compteurs d’eau” ou changé les serrures de la machinerie ascenseurs, qui n’ont jamais occasionné le moindre problème!

     Depuis l’apparition de fissures vivantes au 18ème, dont je fus, après le gardien, le deuxième témoin il y a douze ans, j’attends qu’un syndic véreux presse au maximum l’orange avant d’en jeter l’écorce, et il n’a rien d’étonnant qu’à quelque distance je vous aie vu dans le rôle : d’abord deux ans de gestion rigoureuse pour se faire bienvenir des copropriétaires, puis verrouillage d’un conseil syndical croupion (et parfaitement illégal, puisqu’il n’était élu que pour un an) éjection des copros-résidents par le biais de fuites contrôlées, etc. De près, évidemment, les choses sont beaucoup moins simples. Serais-je à mon tour gagné par votre “charisme”, plus efficace dans l’humour que dans la colère, et à l’oral qu’à l’écrit? Marrante, cette tendance à la lèche dès que je me laisse aller! moins simples, et la conviction que toute l’opération avait pour premier objectif d’alimenter vos comptes en Suisse – conviction que semblait légitimer d’abord la concentration d’un pouvoir oligarchique, avec rétention et contrôle des infos, trois ans sans A.G.! puis le gonflement scandaleux de certains prix, que j’étend(ai)s dans le brouillard à l’ensemble de l’enveloppe – s’est considérablement un peu passablement affaiblie, je l’avoue. Mais pour être un avocat honnête homme (c’est-à-dire une rareté selon la vox populi et ma propre expérience, aussi trompeuses peut-être l’une que l’autre), vous n’en seriez pas moins sujet à l’erreur, et je pense, d’accord en cela avec comme l’immense majorité des habitants de la tour et du quartier avec lesquels j’ai l’occasion d’“échanger”, que toute cette opération, avec la saignée pécuniaire qu’elle comporte, est, à notre échelle, une énorme bourde. crains fort que cette saignée exceptionnelle n’enraie en rien le destin de la tour, qui tient davantage aux projets d’urbanisme et au problème humain qu’elle constitue qu’à des fissures qui n’ont pas bougé depuis douze ans.

     Qui donc aurait envie d’habiter cette bâtisse, ou même d’y investir, une fois l’intérieur aligné sur un affreux maussade extérieur? Pour ma part, sortant de chez moi deux ou trois fois par semaine au pis, je m’en fiche moque fiche complètement, et me réjouirais même que les enfants ne puissent plus changer le palier en terrain de jeux, comme ils le faisaient depuis seize ans, prenant parfois ma porte pour filet de but. Je le répète une dernière fois, ce n’est pas pour moi que je parlais, mais pour les Je ne me préoccupais pas de mes intérêts J’avais en vue non mes intérêts propres (nullement desservis par une ristourne sur la rénovation nécessaire des ascenseurs) mais ceux des habitants, donc, indirectement, des propriétaires.Je serais enchanté de perdre, mais je prends le pari que les appartements, qui ne trouvent pas d’acquéreur à 70000 €, pas de précision, de grâce! le destinataire connaît ces choses-là, et moi non bah si, c’est le prix Pour ma part, je me moque éperdument de la valeur vénale de mon logement. Mais je prendrais le pari que les appartements, qui ne trouvent pas preneur à 70-80000 €, n’auront pas enchéri d’un liard dans un an ou deux, alors qu’après réfection des façades, leur peinture un peu créative aurait suscité un désir visuel à des kilomètres, et fait bondir les prix. Et cela au moins, les sauvageons n’auraient pu l’esquinter. Une occasion manquée de débourser à bon escient, et qui ne se retrouvera pas de sitôt, attendu les difficultés que vous allez rencontrer à faire rentrer l’argent, et à exproprier les gens qui ne voudront et/ou ne pourront payer. Appelé pour rétablir les finances, aurez-vous réussi à nous mettre sur la paille? L’avenir (proche) le dira. Je sais au moins gré d’une chose au Conseil Syndical sortant, en sus de la modicité de mon écot : c’est de nous avoir évité un emprunt collectif, qui nous aurait presque tous jetés dehors les poches vides. Si c’est le sort du *** qui nous est réservé, comme tant d’indices tendent à le faire supposer, du moins restera-t-il à certains de quoi habiter ailleurs.»

 

Posté par Narcipat à 09:53 - - Commentaires [0] - Permalien [#]