Inventaire avant liquidation

19 janvier 2019

Nouvel épisode de rétention : reDieu et resuicide

     Mais cette digression m’a pris comme une chiasse : au début mai, je parlais donc des efforts que je me promettais mollement de faire en direction de Dieu, et Il sait que le thème n’était pas neuf; l’étrange est que reprenant ce bilan six mois de pitoyable “travail” plus tard, je sois saisi d’un bis de mon accès dépressif, et forcé de m’arrêter à cette notion de clivage que j’ai toujours chahutée, rétorquant le devoir de douter : on dirait par instants que je “crois” en Dieu comme je croyais jadis en mes compagnes : à la fois totalement et point du tout. À défaut de rétribution, je n’en démords pas, il n’y a aucune raison individuelle de faire quelque bien que ce soit aux hommes… sauf que tout de même ça vous colmate les brèches qu’ils vous tiennent pour probe, fiable, généreux et compassionnel, à défaut de mieux, et avec ce revers qu’en général, quand vous vous préoccupez du bien public, et le faites passer avant le vôtre propre, vous n’y gagnez qu’une réputation de fourbe ou de pigeon.

     Toujours est que j’ai de nouveau lâché prise, jeudi 18 octobre, incapable d’ajouter un mot, me peignant ça pour définitif (d’autant que s’interposent six mois d’été, ou quasi, les plus propices, pour moi du moins, à “l’art serein”, et durant lesquels je n’ai fait que ravaler les façades de mon “monument”) repris de pensées suicidaires intimement liées à cette nullité qu’il est tant de moyens, cependant, d’endurer… J’ai opté, sans vraie raison, pour un Chandler plus ou moins oublié, et, au jour le jour, ça peut durer, ç’a souvent duré, longtemps comme ça… Le lendemain, état néant : + 3600 signes, parce que j’ai trompé mon angoisse en ravaudétoffant. Et samedi matin, je ne pouvais plus pisser.

     D’abord, je n’ai pu le croire. J’attendais l’assaut de l’hiver d’un pied rien moins que ferme, mais ma science s’était persuadée qu’elle n’avait rien à craindre dans une chambre dont la température n’avait pas chu sous 21. Même dehors, il faisait seize, par là. J’y crus si peu que je repris un Avodart – ou plutôt le chinajunk qu’on nous refile à sa place depuis qu’il est entré au domaine public – en le faisant passer d’un trait de ristretto, puis une douche, pour l’effet entraînant qu’elle a souvent. Au bout des torsions et des massages, vint l’heure du premier tram, qui, quelques années siècles mois bon, ça va, oui? C’était pour éviter la répétition… en temps objectif, une heure et quelque plus tard (vous ne trouvez pas ça long, vous, pour six ou sept bornes avec un changement? Mais je ne regrette pas ma virée pedibus de mars dans la neige fondue), me déposa à quelque distance de mes chères Urgences, où je fus traité à merveille, comme toujours, si l’on excepte l’épisode d’attente, qui semble un must de leur chorégraphie, et qu’ils firent à ce point durer, cette fois, que je leur infligeai moi-même un récital de gémissements, lesquels certes me soulageaient, mais dont je me privai fort bien dès qu’on entra me faire la causette, assez tôt somme toute quand on songe à toutes les blouses blanches qui glandent en ce lieu, qui peuvent la faire entre elles, et ne s’en privent pas. Se pointa enfin une fofolle poussant un partenaire à roulettes… « Jour, M’sieu! J’vais vous faire une échographie pour vérifier une suspicion de rétention »… J’eus à peine le temps de protester : au premier contact, « Oh là là! En effet! » sonna comme un coup de cymbales, et dès lors le corps de ballet consentit à se remuer le popotin, et à remettre à l’après-sondage l’étudiante prévue pour amuser le tapis. Je crois tout de même que l’infirmière fort affable qui opéra m’a mis l’estocade aux tripes : à en juger par la fournaise sans fièvre et l’envie de pisser permanente qui me possède assis ou couché, je ne suis pas loin, pour ma part, de la suspicion de récupération… d’une sonde mal ressuyée d’une blenno, par exemple. L’ECBU dira son mot, et je suis curieux de le connaître, si je vis jusque là. Mais il se peut simplement que la drôlesse ait surgonflé son ballonnet. Et il va sans dire qu’à présent doté d’expérience, il n’est pas question que je retourne aux urgences pour ne serait-ce que paraître leur reprocher un lapsus clysteri : une fois m’a suffi, dont j’ai rapporté des tripes constipo-diarrhéiques, qui ne me lâcheront, dirait-on, que quand je serai froid, et qu’un supplément d’infection ne fait, au fond, en cet instant, que survolter. Cela dit, la traversée du dimanche, comme l’a nommée Boris Schreiber, est moins tempêtueuse que celle du samedi : au moins sais-je qu’on survit à la nuit, et que le sac s’emplit quand on perd conscience.

     Mais Dieu m’offrira-t-il une, deux, dix nuits aussi paisibles que la précédente? S’Il n’annonce toujours pas ses tours, on peut comprendre qu’hier, en panne de raisons scientifiques, ou au moins de bon sens, j’aie pu verser, une fois de plus, dans la superstition. La “réponse” à mes conneries avait un peu tardé, soit, puisque la surveille, je ne faisais que les relire; mais comment n’en pas donner la teinte, ne serait-ce qu’à titre d’hypothèse, à l’événement? Oublier cette corrélation à la Des Barreaux, du reste, ne m’apaiserait qu’à demi. De la 1 à la 2, deux ans et quatre mois; de la 2 à la 3, huit mois; en ligne directe, où ça nous mène? J’ignore les termes dont il faudrait user, mais une simple règle de trois… 8 = 28 Ψ ; Ψ = 8/28 = 2/7 ; Ω = 8 x 2/7 = deux mois et une dizaine de jours. Tiens! J’aurais dit moins… Dommage que Denis ne soit plus là pour m’avertir que mes maths merdent. Mais si l’on poursuit cette courbe asymptotique (c’est bien ça?), R5 se produirait trois semaines plus tard, et R6 n’attendrait plus que cinq jours et demi. Je ne redoute pas le bistouri au moins de m’infliger un pareil programme. Naturellement, ma prostate sera peut-être complètement guérie la semaine prochaine, mais il faut faire avec ce dont on dispose, c’est-à-dire une seule vie humaine, avec OU sans opération. Che sera sera, et ça seul.

     Ce qui ne me convertit nullement au fatalisme : bien qu’après intervention, et en attendant les résultats des analyses, divers acteurs du système de santé, plus intéressés à tailler le bout de gras qu’à s’occuper des souffrances qui retentissaient dans tous les coins, m’aient honoré d’une petite visite, il m’est resté assez de temps serein pour méditer sur les causes; et à peine mon clapier regagné, elles me sautèrent au cou : la “capsule molle” de l’espèce de chinajunk qu’on nous fourgue en guise d’Avodart depuis qu’il est tombé dans le domaine public (et dont je ne devrais pas dire que du mal, puisqu’elle vient de démontrer a contrario son efficacité) était restée collée à la paroi de plastique de l’ex-présentoir à cure-dents que j’utilise pour avaler d’un coup toutes mes pilules, à l’heure du somnifère. Ce n’est pas la première fois que ça se produit, et le soin de secouer ce récipient en m’enfournant son contenu dans le clapoir est devenu machinal; à l’évidence il a été omis vendredi, ou n’a pas suffi, et aurait dû s’accompagner d’une inspection visuelle. Le fait conserve cependant une nuance supra-naturelle : il ne s’agit pas de chewing-gum, ou de quelque gadget conçu pour adhérer aux surfaces, je n’ai pas frotté la capsule à ma manche pour obtenir de électricité statique, Dieu n’est donc pas tout à fait renvoyé dans les cieux. Mais enfin, comme Laplace, « je n’ai pas besoin de cette hypothèse »… en attendant la prochaine claque! Car, même sans l’hypothèse en question, si, par un octobre où l’été s’attarde, l’oubli d’une caps vous expédie aux urgences, la vie risque de ressembler sous peu à un champ de mines! Alors? Est-ce le glas qui sonne?

     J’ai mis de côté sept flacons de Laroxyl opérationnels jusqu’à septembre 2020, alors que la dose indiquée par le Suicide mode d’emploi est de cinq. Le tout n’atteint pas un tiers de litre, mais avaler un bock sec de cette potion confine à l’impossible, du moins sans la diluer dans des litres d’eau, de bière ou de vinasse, tant elle est amère; or sa notice de la déconseille pas, mais littéralement l’interdit aux prostatiques : il n’en faut pas plus pour la reléguer, précisément, aux jours heureux où je porte une sonde, de sorte qu’il était plus ou moins convenu entre diverses composantes du Soi qu’“à la prochaine” je me tuerais ainsi. Et ça roulait à merveille dans mon petit monde intérieur, tant que cette prochaine ne s’était pas faite actuelle. Or voyez dans quelle situation je me trouve : le recours au scalpel se profile dans un avenir proche, aussi bénin que l’hypertrophie à laquelle il est censé mettre fin, mais avec son cortège de douleur, de perte de temps, de dépendance, d’humiliation, et ses séquelles possibles; et le reste de ma carcasse ne relève guère mon bulletin. Outre quoi, je suis brouillé à mort avec à peu près tout le monde, des salauds professionnels à ceux qui m’étaient les plus chers, et la solitude ne me convient pas à temps tout à fait complet; je suis à faire peur,depuis que mon dentiste m’a arraché la moitié du maxillaire supérieur : je ne le distingue pas au miroir, mais quand je me fais tirer la tronche par l’ordi, je découvre un cadavre vicieux, un portrait de damné auprès duquel les horribles photos prises par ma nièce il y a quatre ans seraient presque séduisantes : sincèrement, je sortirais et respirerais plus volontiers en niqab ou en burqa; au cœur du marasme enfin, le fantôme d’une “nullité” toujours revenante, sur le thème du talent perdu, ou dont je n’eus jamais que la présomption; greffons sur ces généralités la vive gêne du jour, et l’angoisse précise du lendemain, la nécessité d’arracher un rendez-vous à Mossieur le Professeur, alors que tout sera pris jusqu’au printemps, d’affronter les infirmières revêches du département d’urologie, de me désonder tout seul, parce que je n’ai la force ni d’arracher qu’on vienne me voir pour des cacahuètes, ni de proposer un supplément : bagatelles pour les habitués, dont je me fais une montagne… n’est-ce pas le moment de partir? Apparemment non : je n’en ai pas la moindre envie, et comme j’en caressais justement l’image avec complaisance la surveille, il faut bien que je me demande si cette partie-là n’est pas, elle aussi, clivée.


18 janvier 2019

Ma moire et moi

     Ici, un intermède… ou une chute : je vous emmène à la cuisine, où mijote mon brouet, plus longuement qu’il n’en a l’air. Sachez donc que le texte qui précède m’a collé début mai un si fort coup de bourdon que je l’ai “abandonné”, quoique pas effacé. À cela bien des raisons : cette élucubration sur Dieu, je la sentais digne de la plus chiottesque des biblis de gare; et d’autre part, allant passer une semaine chez ma mère, à l’occasion de ses VC ans, je ne me sentais ni le temps ni le droit de finir avant d’avoir taillé le bout de gras avec des chrétiens, et notamment le révérend père de la paroisse, qu’on appelle là-bas par son prénom; mais “Vincent” n’est pas venu le jour A, ni la moindre grenouille de bénitier : ils ont simplement organisé une fête le week-end qui a suivi, à laquelle j’étais invité pour la forme, mais j’avais nulle envie d’aller, ce qui me dispense de verser à l’actif de ma charité le seul plaisir, peut-être, que j’aie fait à maman durant ce séjour : celui de m’abstenir. Ah! Taillons large : il se peut aussi que je sois le seul à m’intéresser à la part familiale de ses archives photographiques : c’est surtout le visage de Claire que je cherche, et n’ai pas trouvé; mais il en est bien d’autres que je reconnais de mon enfance, et, autant il m’est impossible d’aborder sans sécher d’ennui les pléthoriques dossiers du Rotary local, avec leurs tronches de vieux aux couleurs de couperose, autant je suis avide des rares photos de jeunesse de ma mère, de mon père, de celles, beaucoup moins rares, de mes frères et sœur, cousines germaines ou non, surtout quand elles furent jolies [1], et c’est la seule récréation que maman, qui oublie ce qu’elle a fait ou dit hier, excellente raison pour le redire, mais fourmille de tuyaux sur un passé de 40 à 90 ans (ce qui semblerait attester que le Xanax, dont elle prend 0,5 mg tous les soirs depuis soixante ans, portés récemment à 0,75, ne s’attaque pas aux banques de données existantes), la seule récréation que maman, disais-je, aime sincèrement à partager avec moi, quand je tiens soigneusement close ma version; en revanche je ne suis pas assez détaché des joies et honneurs de ce monde pour me réjouir qu’une presque centenaire reconnaisse encore la tronche de son fils, mais égare ses cadeaux, les attribue à un(e) autre, ou tienne pour corvée sans contrepartie de les recevoir. L’histoire du fauteuil est emblématique : des heures à regarder des photos juché sur une chaise prétendument “ergonomique” m’ont niqué le dos, et fait comprendre pourquoi maman n’usait plus de son plan de travail pour “créer”. De retour chez moi, je vais faire un tour sur Amazon, avec qui je suis pourtant brouillé : rien de bien séduisant au rayon fauteuils de bureau; mais c’est compter sans les ressources de cette boîte, la seule du marché à vous envoyer des annonces dignes de considération : le lendemain, je reçois l’image d’une grosse merde en cuir, plébiscitée par ses utilisateurs, en dépit d’un coussin lombaire trop volumineux, et naturellement vendue au rabais (tu parles! dès le lendemain il aura baissé de vingt euros!) : venit, vidi, emi! Un petit billet pour annoncer de l’encombrant. Et une réponse qui sent la panique : « Je n’ai besoin de rien! » Le fauteuil ne sera monté qu’un mois plus tard, et probablement jugé peu décoratif (c’est aussi mon avis, sur photo, mais vu le bazar dans lequel il s’insérait…), car prestement remplacé par un autre : je n’ai fourgué que l’idée, ça me convient tout à fait; et je reconnais qu’il y a du pervers à envoyer à ma mère des quintaux de disques, de livres d’art, de chocolats et de sachets de thé, qui sont parfois repoussés définitivement (la cello n’en est pas ôtée des années plus tard), mais souvent aussi adoptés en seconde instance, une fois, dirait-on, qu’ils ont perdu l’étiquette du donateur. Si je prétendais acheter l’amour de ma mère, ne céderais-je pas d’abord à ses objurgations? À chaque Noël ou anniversaire, ne me parviennent que des « tu devrais pas » et « ça m’embête que tu dépenses tes sous » qui suent la culpabilité. Une culpabilité “transférée”, peut-être, si quelqu’un, comme je me prends périodiquement à le redouter, lui a refilé l’adresse de l’Inventaire [2], où elle est décrite sans complaisance; mais si c’était vrai, le moins qu’on puisse dire est qu’elle n’en aurait pas abusé. Il serait trop facile de conclure que « la vérité, c’est qu’elle est toujours mal à l’aise avec moi », et qu’elle devine sous le vernis de civilisation l’emmerdeur professionnel ou le “sauvage cynique” dont la bafouille de Chancy, qui lui est adressée, se fait l’écho : quoi de plus là qu’une projection de l’image de carogne à l’autoritarisme obtus que dénudent mes propres rayons, la dévêtant de ses attitudes sociales de bonne dame et de bonne mère? Je crois qu’elle me voit comme je me vois moi-même, dangereusement semblable à mon père, menaçant la liberté d’autrui, porté à ériger mes goûts en loi, agacé par toute forme de cafouillage, ne souffrant d’autre que le pas-encore-même… Il est triste, quoi qu’on déguste, fruit exotique ou thé nouveau, de la voir attendre mon avis, ou qualifier de “bon” un ignoble ananas résineux, du fait seul que je l’ai choisi au Leclerc du coin; mais plus triste encore, peut-être, qu’elle n’ait pas absolument tort de se méfier, et que la lave en fusion n’attende, pour percer sa croûte, qu’une de ces agressions dont l’humanité est si prodigue contre qui s’encoconne de méfiance “depuis toujours” : lors de ce séjour que je considérais comme le dernier, résolu à disparaître l’hiver suivant, je m’étais bien promis d’éviter les sujets fâcheux; et quoique déçu que ma sœur ne pût se pointer comme prévu, retenue par la mononucléose-surprise de sa fille, et édifié par un coup de fil que je n’étais pas censé entendre, je m’en suis tenu à ma promesse, la boussole de l’“ultime rencontre” guidant mon cours… jusqu’à ce que que je m’enfurie tout de même… contre cette saloperie de Twingo de location, beaucoup trop neuve pour moi, et que je croyais détraquée, tant ses voyants et signaux me déroutaient. D’où angoisses, d’autant plus puériles que j’avais racheté la franchise. Une cohabitation avec moi, c’est vivre sous les bombes, ma mère en est persuadée, et redouterait que je ne m’installasse comme infirmier à domicile, même si elle était à plat de lit. Ce serait comme un second mariage, et ça, ce ne serait pas un cadeau à lui offrir en phase terminale!Mais va-t-en savoir si je ne fais pas tous mes efforts pour m’en convaincre, si cette famille sans amour, ce ne serait pas seulement moi, et si nous ne sommes pas encore une fois ramenés à cette hésitation entre le refoulé et l’inexistant.

     Ce qui ne fait guère de doute, c’est que maman considère (pas à tort, vu qu’ils visent à changer l’autre, en lui apportant du neuf) mes présents comme intrusifs, sinon agressifs, qu’elle affecte de préférer deux A4 de confidences, et assurément préfère de mille coudées un Denis qui lui offre quelque supplément de séjour, prémédité peut-être, mais en affectant de paresser à partir, vu qu’il est si bien là: on ne le répétera jamais assez, et c’est vrai à cent ans comme à dix : rien n’est goûté comme un peu d’estime, une simple attestation, verbale ou non, d’utilité ou d’agrément, qui puisse servir d’étai à l’estime-de-soi. Sans doute suis-je piètre fournisseur de cette denrée. Et comme ce n’est pas faute de savoir ce qu’on éprouve quand on en manque, seul le manque pourrait à la rigueur m’excuser de n’en point donner. Je me console en mesurant ce que me rapporte le souci réel (quoique bêtement biaisé par un besoin de retour)du bien-être d’autrui : depuis l’envoi de ce fauteuil, accompagné de qui sait quels commentaires “là-bas” (la vieille a depuis longtemps choisi son mentor, et un avis de Geneviève, même sans traîtrise, suffit à me mettre au ban de l’humanité) ma mère a divisé par trois ses appels téléphoniques : j’en ai reçu deux en cinq mois, ce dont je n’aurais garde de me plaindre, et qui constitue (puisqu’ils sont les seuls, le Maroc margoulin à part, auquel je raccroche au nez dès que sonne l’accent) une préparation à l’atroce ou merveilleux silence du sommeil éternel… quoique depuis j’aie noué ou renoué des relhum, mais presque entièrement conflictuelles, je vous conterai ça au chapitre suivant.

 

 

[1] Et de grâce, n’oublions pas ma propre tronche, que ce soit pour m’en repaître ou la faire disparaître, ni mes propres lettres… ni celle des autres, quand par extraordinaire elles me prennent pour sujet : Chancy, par exemple, mars 68, une fille assez mignonne, axée “culture” (sa mère se voulait peintre, et expose encore, en Floride), trop “grande” hélas pour me déniaiser, à une époque où, déjà, ignare en “vie”, je ne supportais que de déniaiser les autres : « Je crois qu’il est moins “sauvage” qu’il n’en a l’air, et derrière cette façade de cynisme désintéressé, il y a beaucoup de sensibilité. » Certes, ma douce, mais autocentrée, le problème est là : il ne suffit pas de sensibilité pour rendre un personnage sympathique. N’empêche que, désintéressé à part, c’est pas mal, non, pour une Américaine? Toute vie comporte des filons inexploités, mais dans la mienne il n’y a que ça. À quel point je fus con, ça me troue, tant que je ne le suis pas devenu encore plus.

 

[2] Denis, qui s’est attardé à Dun cet été, et seul, a eu l’occasion. Il est possible que maman l’ait harcelé en vue d’un renœud avec moi, et qu’il ait lâché le morceau pour montrer sur pièces qui était, en l’affaire, “le pelé, le galeux dont venait tout le mal” : nombre d’éléments à peine palpables permettent d’édifier une présomption paranoïaque, mais je suis coupé des sources de la vérification. Les gamins de Geneviève, aussi, ont pu se servir d’armes que je leur ai étourdiment données, et ils ne me doivent rien. Mais l’identification du mouchard est le cadet de mes soucis : la question, pour moi, est surtout de savoir si dans un monde parallèle, on n’a pas eu raison de contrer la malfaisance d’un médisant – qu’on peut appeler calomniateur pour rejeter ses propos dans la fiction. J’ai toujours respecté le secret des gens quand ils me l’ont demandé, mais évidemment, je n’ai pas sollicité la permission de publier leurs confidences, ni même ne les en ai avertis : on n’écrirait plus rien de vrai dans ces conditions. Seulement, quand l’exercice de la sincérité consiste à dire des vacheries dans le dos, celui qui se trouve accusé à tort, à raison, ou à l’un et l’autre, dans un texte public, fût-il inlu, est bien excusable de montrer du doigt le méchant de la pièce, celui qui est démasqué à la fin, aux applaudissements de l’assistance.

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17 janvier 2019

L'existence de Dieu

     Voilà donc deux tâches à tenter d’accomplir avant de claquer : explorer sous hypnose ma petite enfance, et régler le problème de Dieu, c’est-à-dire d’une punition post mortem. Deux tâches probablement impossibles, comme on dirait que je les aime, alors que c’est même pas vrai. Une abondante littérature atteste que la première fut parfois réussie au-delà de mes vœux, c’est-à-dire jusqu’à l’exploration de vies antérieures, que je ne saurais avaler, quand bien même je l’aurais opérée perso; et cependant, là encore, m’est-il possible de rejeter tant de soi-disant expérienceurs parmi les menteurs, les mythos ou les pigeons? N’excluons rien d’avance, la métempsycose n’est pas plus aberrante qu’on ne sait quelle survie désincarnée – ce qui nous ramène à la deux, et à l’ennui que me procure tout texte religieux : je me gorge de sornettes six ou sept heures par jour, mais il me les faut vraisemblables, du moins formellement : qu’un type rosse vingt adversaires à mains nues, passe, même si ça ne s’est jamais vu; mais qu’il volette autour d’eux, ou arrête une balle avec ses dents, je tire l’échelle. Les cosmogonies, elles, ne sont guère moins vraisemblables que le big bang; mais tout m’impatiente quand on peut raconter n’importe quoi. Interroger nos préjugés actuels et nos routines verbales m’intéresse mille fois plus que décrypter de haut des mythes momifiés, a fortiori de leur réinsuffler la vie : mention spéciale aux “savants” pour qui la Genèse porte, pourquoi se gêner, la trace exacte du big bang!

     Mais l’équation croyant = crédule = crétin, pour être confirmée tous les jours, n’est pas un matelas si moelleux, dans la mesure peut-être où je me sens de plus en plus crétin moi-même, et enclin à des convictions en rapport. Il se passe ceci de bizarre : alors que j’ai mis de côté cette fièvre qui m’a saisi il y a deux ans à la lecture d’un misérable ouvrage de vulgarisation, alors que j’ai enterré deux fois de mes mains, pour des raisons mi-frivoles mi-sordides, une retraite projetée à Ganagobie, que je me suis pitoyablement chié dessus aux deux occasions qui m’ont été données d’alléger un peu la déréliction terminale de mon père, alors que j’ai fini par hausser les épaules devant des probabilités confinant à l’impossibilité, qu’ici même je multiplie comme à plaisir les sacrilèges et impiétés, et que j’ai parfois accès à un verso de méchanceté totale qui pourrait être celui de ma prétendue recherche de la vérité, je ne désespère cependant pas de mon salut “au cas où”, et note que la place de la superstition ne cesse de s’accroître dans ma vie : celle-ci, triste ou gaie, est on ne peut plus pépère, et, en toute objectivité, l’a toujours été, la précarité sanitaire, financière, et, depuis belle lurette, sentimentale, en étant à peu près bannie : j’ai vécu dans un (ou deux, en comptant Maurice) pays paisible(s), à l’époque la moins agitée de leur histoire (qu’on songe à ce qu’aura connu le plus inerte rentier parisien mort à 75 berges vers 1855!), et si j’ai risqué la ruine, la taule, une infirmité vraiment invalidante ou une mort prématurée (au volant, par exemple, ou en escaladant un mur), les faits n’en ont rien confirmé; mais l’Amérique, dont (à l’exception, si je ne m’abuse, d’une folklorique expédition de Pancho Villa en 1916) pas un pouce de territoire n’a jamais été envahi, pourrait bien, pour cette raison même (en sus de sa scandaleuse richesse), abriter la population la plus obsidionale du monde; et je me demande souvent si ma propension à l’angoisse ne serait pas proportionnelle à ma sécurité même. Toujours est que j’ai appris à craindre, juste après l’extinction de l’une, la levée d’une autre, à l’ordinaire tout aussi injustifiée, à lier ces “punitions” à un remerciement dont je persiste à me dispenser : rien d’étonnant : à qui donc l’aurais-je adressé? Mais un authentique panaris succède aux prodromes imaginaires d’un cancer du larynx, la surprise d’une ponction colossale pour des travaux idiots à quinze jours de frisson pour un micro-chèque perdu, et qu’on pourrait laver, une nouvelle panne d’ascenseur survient dès que l’eau s’est remise à couler, et quand je pavoise d’avoir “emporté” pour des cacahuètes une belle anthologie bilingue de la poésie anglaise, elle m’arrive changée en poésie allemande : ce mouvement d’escarpolette, pas assez immanquable pour être prévu et contrôlé (il faut compter avec les séries noires, qui n’auraient pas de sens sans longues périodes de bien-être), entretient un sorte de malaise de l’agréable, comme si ce dernier présageait systématiquement son contraire, et une crainte du Plaisantin en Chef qui, tout de même, aux moments où les coïncidences se font trop costaudes, semble nécessairement apposté aux robinets de la douche écossaise – ce qui ne L’empêche pas, naturellement, d’en jouer pour tous les autres à la fois, sans compter le reste de Ses activités. Je ne remercie toujours pas plus que je ne demande, mais pour part sans doute du fait que les enjeux n’en valent plus le coup : ai-je été pleinement heureux, rien qu’une heure, la question bée un peu, mais si j’ai toujours vu dans le soleil une promesse de pluie, il me semble n’avoir jamais été aussi proche de m’inventer un Dieu (en vue d’actions de grâces plutôt que de prières) – et, en revanche, de “comprendre” qu’aucune manifestation ne me donnerait de certitude. Il est vrai que je me sens en droit de camper sur mes positions, Dieu ne m’ayant jamais accordé ce que je Lui demandais de rare, donc de probant… mais quoi, au juste, à supposer? Une apparition? Pourquoi pas hallucinatoire, quand jour après jour m’aurait répété : « Tu l’as rêvé »? Il me semble qu’après avoir remué le problème en tous sens (ce que je suis loin d’avoir fait), je serais obligé de m’en tirer par la nécessité, pour l’Être Suprême, de m’obliger à croire en Lui, ce qui ruinerait le dogme de la liberté humaine, qui m’est si cher, une fois transposé. Mais liberté… d’obéir ou pas, d’aimer ou pas, et d’être puni quand pas? Quelle liberté est-ce là? Une liberté de créature, comme écrit le pasteur Senft, une liberté qui ressemble comme deux gouttes à l’esclavage.Toute l’affaire ne tient pas debout. Ces religions déjà élaborées qui nous sont parvenues sont nées en des temps et des lieux où l’athéisme était aussi inconcevable qu’il l’est pour moi d’adopter un credo et de m’y tenir. Ma mère, à qui j’avais posé trois ou quatre fois la question, me téléphone que “son” curé, qui lui rend force visites depuis qu’il n’a plus de chien de garde à affronter, n’est pas plus fixé que moi, que certes il a la foi, mais qu’elle ne lui apporte pas la paix, ni l’assurance durable d’avoir Quelqu’Un au bout de la ligne quand il prie. Les moines, qui ne font que ça huit heures par jour, et semblent y prendre leur pied, devraient être plus avancés. Mais ce que la plupart des chrétiens, même du minuscule troupeau qui reste, et n’a plus rien à y gagner sur terre, appellent “la foi” n’a rien d’une expérience mystique. Dieu n’est pour eux qu’une commodité psychique sans garantie, et ils sont nombreux à ne même pas essayer de payer par des actes cette présence imaginaire et le sens qu’elle donne aux joies comme aux déboires.

 

16 janvier 2019

La Bible, aide ou obstacle? Église invisible et dictée de la conscience

     Ce ne serait quand même pas du luxe, avant mon dernier hiver, de prendre le temps de m’attaquer au “problème de Dieu” pour autre chose que piocher le filon des gaudrioles faciles. Les mois, les années (presque deux, puisque les premières velléités de (re)conversion datent de la fin mai 2016, et de novembre les prétendus calculs de probabilités qui me firent l’effet d’un Fátima personnel) ont étalé leur limon infertile… sur quoi? au départ, l’oxydation du lin du Linceul, que je me suis, à la longue, et sans chercher plus avant, paresseusement expliquée par l’oxyde de fer qui entrait jusqu’au XVIIème siècle dans la composition de la plupart des pigments rouges; sur quelques miracles, hélas presque tous mariaux, et accompagnés d’un boniment trop rivé à l’époque; je m’en voudrais d’ajouter mon grain de sel sans saveur aux gloses qu’a occasionnées la traduction (par les Septante) d’almah (העלמה, jeune femme) par παρθένος (vierge), et qui, mises bout à bout, feraient le tour de la terre, à une latitude ou une autre, mais les Cathos ont beau chinoiser, éclairés par la nuit sans lune de la foi, il y a des chances pour que le mythe d’une vierge-qui-enfante (dans un contexte qui, au surplus, n’a rien à voir) soit né sinon d’une erreur, au moins d’un choix de traduction, noyé dans mille pages d’autres conneries. Il en va d’ailleurs ainsi de tous les dogmes chrétiens, dont l’origine exclusivement humaine saute aux… arrête ton char, les roues chauffent! Impossible de croire à ces conneries! Mais ne tient-ce pas de la pétition de principe, n’est-ce pas plutôt ma connerie, mon gros bon sens juché sur une habitude de cinquante ans, que dérangent l’existence d’un Dieu-qui-se-cache, la survie des morts, et surtout la punition éternelle de certains? Oh sacrebleu, non, c’est trop fort :tout, tout, dans ces contes, s’explique le plus banalement du monde, et l’enfer tout le premier. J’ai honte, s’il faut tout dire, que des gens qui me connaissent puissent me lire effleuré par le doute, ou absurdement clivé. Et certes j’envisagerais plus aisément, je crois, de me péter tous les jours les croûtes de la veille à coups de martinet que de rejoindre les seuls dimanches le troupeau bêlant de ma paroisse, ou d’une autre. Chanter en grégorien, encore passe, “puis kong kong pran pa” ou peu, mais leurs chants scouts! Mes cordes vocales refuseraient le service! Et si ce n’était que ça… Mais Bible rime à impossible. On ne peut prendre au sérieux ce tissu de fables et de préceptes absurdes qu’à condition d’y croire par principe, et de ne rien lire d’autre. […] Je viens, entre crochets, d’ouvrir Baruch, un ajout tardif pourtant, et que La Fontaine, bâti comme moi pour l’impiété, n’avait pas dédaigné : comment endurer ça de nos jours, et même de son temps? Ça me passe. Dans la cuisine, en bouffant, avec une forte loupe? Je vais faire un effort pour changer mes repas en corvées, mais c’est perdu d’avance : s’il n’y avait que ce bouquin au monde, mon œil tiendrait le coup vingt ans de plus.

     Trêve de foutaises : personne ne lit la Bible, sinon à genoux. Il est connu depuis longtemps que, les Évangiles à part (et encore), elle ébranle la foi plus qu’elle ne la donne. Même les curés de mon enfance se contentaient de leur bréviaire, et les Témoins de Jéhovah, qui en ont plein la gueule, n’ont en mémoire que quelques pages isolées. Cette épreuve grotesque n’a rien à voir avec un quelconque salut, et quand j’y ajouterais Coran, Dhammapada, Upanishads et Livre de Mormon, qui m’inspirent une identique répugnance, je n’en serais pas plus avancé. Il était bien “convenu”, si l’on ose dire, que je n’aspirerais qu’à une incorporation à l’Église Invisible, via un accord avec la moins tripale de mes “consciences”, celle qui m’enjoint de procurer le plus de bien-être possible à mes “frères humains”, exercice qui, si peu que je l’aie pratiqué (j’ai peut-être forcé la note dans l’antépénultième alinéa), m’a donné des joies par le passé, même en l’absence de gratitude formelle. Mais c’est qu’alors il y avait des gens pour me demander des choses, ou simplement exhiber des besoins! Un minimum d’entourage! Et surtout des enfants, qui ne contentaient de si peu! À présent je ne puis plus que donner de la thune, à des mendiants, quasi-pros pour la plupart, ou à des orgas caritatives qui exigent des versements réguliers, et utilisent mon fric à graver des stylos à mon nom! S’il en est qu’un tel procédé flatte, c’est que je surestime mes dissemblables, ce dont on ne m’a jamais taxé. Médaille de la com’ à Wikipédia qui, dès que t’as lâché vingt balles, ne cesse de te harceler, arguant on ne peut plus bêtement que 99% des utilisateurs ne donnent rien! Poire un jour, poire toujours! T’excite pas, mon gros, l’auréole s’éloigne… Juste pour dire que ça ne m’apaise pas la “conscience” de semer ma poignée de blé, mais que je me trouverais bien niais, en revanche, d’être flanqué à la rue pour avoir trop donné… Dès qu’on met un doigt dans l’altruisme, on a toujours l’impression de n’en pas faire assez; outre quoi, cette “voix” n’a chez moi rien d’univoque : serait-ce une B.A., par exemple, de zigouiller Maître Lacrapule qui, pour des travaux inurgents, voire inutiles, aux prix probablement surgonflés, prétend nous extorquer plus à lui seul que tous les syndics qui se sont succédé depuis la construction de la tour, et a déjà réussi à faire fuir la moitié des proprios résidents au profit d’affidés-bailleurs? Mes tripes répondent OUI, alors qu’il ne me lèse ni insulte personnellement. Si je vais sans doute m’abstenir comme d’hab, c’est faute d’arme à feu, et pour ne pas finir ma vie à l’ombre, mais rien ne m’exalte, ne me semble moral, comme de prendre les patins des petits, et d’occire le gros qui profite de son appartenance à la Caste pour les dévorer. Cependant il est hors de doute que le Christ, le Bouddha et même Mahomet, tels qu’ils nous sont transmis, eussent fortement déconseillé un tel Acte Saint. Et cette quasi-unanimité m’escagasse un peu, bien que je ne sois guère en peine d’expliquer qu’aucune religion reçue n’ait jamais prêché la vengeance et la révolte.

     Même l’interdiction du suicide, si euthanasique qu’il se veuille (il l’est toujours un peu, de toute façon : quand on pète la forme, psy comprise, on ne se bute pas), ne laisse pas de me perturber : non que je sois dupe du respect de la volonté d’un Dieu qui, « nous ayant donné la vie, serait seul habilité à la reprendre » : un don aussi mesquin ne serait guère qu’un prêt, que, Dieu même existerait-Il, je me sens bien libre de restituer. Mais laissons des considérations éthico-théologiques qui ne reposent que sur des choix de comparaisons hasardés. Après tout, il se comprend que la sélection naturelle ait favorisé des civilisations hostiles à toute pratique favorisant la dépopulation : que Boumediène l’ait annoncé ou non (les sources de la phrase sur “le ventre de nos femmes”, par laquelle il survivra, semblent aussi introuvables que celles du “muet consensus de consciences” auquel s’est peu à peu réduit “l’accord de Wannsee”), il est hors de doute que, sauf sursaut, bien avant 2100, les lapinistes islamiques (qui ne se suicident que sur ordre et pour la “bonne cause”) et leurs pondeuses à répétition auront submergé, et probablement achevé de ruiner, l’Europe de l’hédonisme égoïste : si vos enfants lisent encore, ce sera de droite à gauche; et qui donc, à part les intéressés, osera voir ça comme une victoire des meilleurs, ou une preuve de la prédilection d’Allah pour son Oumma? Soit dit au passage, il paraît plus “miraculeux” que les progrès techniques que nous connaissons aient été opérés dans un monde de la procréation sans frein, voire rémunérée : il y a, certes, des titans qui inventent et pouponnent à la fois; mais ils sont rares. Ceux qui ne font ni l’un ni l’autre sont assurément plus nombreux!

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15 janvier 2019

Ce que ça vaut; retour au suicide euthanasique

     Avouons-le : je ne sais toujours pas ce que ça vaut, ni si cette soi-disant valeur pourrait présenter un sens tant soit peu durable : il est clair que ce qui est ne saurait égaler, même de loin, ce qui, feuillevigné de nuages, se perdait dans l’azur du futur; qu’une entreprise d’emblée conçue inexécutable était vouée à n’enfanter que déceptions; cependant la petite mécanique de réhabilitation des passages réputés les plus loupés ne laisse pas de fonctionner encore, à l’occasion : lundi dernier, j’ai eu la surprise de trouver bien torchées les premières pages du Deuil sans peine, et ça m’a requinquillé pour la semaine. Question de référence, peut-être, d’étalon : à une époque où l’écriture, retombée en désuétude, est si généralement fautive que les fautes se font règles, et convenue qu’on en perd toute notion d’autre message que le massage, il n’est pas difficile de se rengorger d’une supériorité sur les masses dès qu’on accède à un rudiment d’adéquation des mots à une idée singulière; mais ça implique de renoncer au suffrage desdites masses, et de fait je pense avoir fait le pas décisif de fourrer mes rêves de percement au tiroir, et de perdre la clef d’icelui. Présomptueux, de la part d’un jobard que le faux courriel signé du consécrateur professionnel le plus puissant de France avait quelque peu agité il n’y a pas huit mois? Oh, bon, ça se peut, d’autant que je persiste à protester qu’écrire pour soi n’est qu’un leurre, et pour la postérité tout autant. Or qu’est-ce que je ferais donc, en ce moment, hormis l’un ou l’autre? Pourquoi tiendrais-je, avant de mourir, à relire, à corriger, et sinon à achever ce monstre inachevable, du moins à le mener jusqu’au point d’inachèvement tenu pour nécessaire par mon bon plaisir? Ma foi, une simple inversion des données permettrait sans doute de répondre à la question : tiens-je tant à finir en soi, ou ne serait-ce pas plutôt l’excuse que je me donne de ne pas mourir encore? Sans même exclure, “enfin libéré” de ce boulot, d’aller ensuite à la pêche aux projets, plutôt nouvelles que roman-fleuve, tout de même : je ne me vois pas, à soixante-dix berges et la mémoire en lambeaux, avec cinq mille pages de “roman de mon siècle” sur la planche! Quoique… Au moins m’obligerait-ce à me tuyauter sur tout ce que, les yeux rivés sur mon nombril, je n’aurai pas vécu! Et me dispenserait-ce, le “fond” m’étant dicté, d’une ultime “vérification” de mon potentiel de créativité en matière de fiction…

     Nul ne peut s’assurer de succès véritable sans prendre le risque de l’échec, ni, à moins d’être né tout près de ses sources, accéder à la notoriété sans braver le ridicule : mon orgueil n’a jamais eu ce courage. Le neuf à présent, même s’il sonne “trop vert”, c’est qu’il m’enquiquinerait plutôt, même sans péril, de devenir célèbre “au-dessous de moi” – de ce que fut mon “niveau” au meilleur de ma forme, lequel ne sera jamais restauré au vivant, même si, dans une certaine mesure, s’agissant de créa/fabrication, la persévérance peut suppléer aux facilités enfuies, qui ne me sont jamais venues que de l’excitation de l’échange et du combat. Je ne suis pas acculé à boire la ciguë, mais tout de même il ne faudrait pas tarder trop longtemps encore, l’érosion de l’acuité, tant visuelle que cérébrale, étant imprévisible à la rigueur : tout ce dont je suis à peu près sûr, c’est qu’une bonne nuit de sommeil débouche sur une journée de vue passable; le fâcheux, c’est que ladite nuit, je ne peux plus me la procurer sans Xanax, Zopiclone ou Noctamide à doses croissantes, à moins de me crever à quelque tâche physique, et ma vie n’en comporte pas d’utile ou d’agréable pour plus d’un jour par semaine. Que m’esquinter la vue en freinant les benzos me retape la cervelle, rien ne permet de le présumer, et quoi qu’il en soit, pas photo : je monterai fort bien à l’échafaud avec un entendement, mettons, fortement amoindri, mais pas sans voir où je mets les pieds.

     « Encore ta scie! » Oui, je reconnais qu’elle est exaspérante, surtout maniée par un sous peu septuagénaire, qui d’ailleurs admet à voix basse que le risque de gâtisme ou de cécité ne serait pas un tel tintouin s’il n’était escorté de carence affective. Il ne m’en semble pas moins avoir changé de cour, et que la persistance des projets dissimule une mutation intérieure. S’il est probable que les maux de l’âme, à commencer par le défaut d’amour et de simple reconnaissance, sont les ressorts secrets des tentatives de suicide les mieux cuirassées de sérénité, je n’imagine pas, pour ma part, de mettre les bouts avec un « Ouiiin! Mersonne ne m’aime! » plus ou moins déguisé, ni d’ailleurs parce que j’aurais découvert, une fois de plus, mais la bonne, que je n’ai jamais eu aucun talent, ou que j’en ai perdu le peu qui m’était imparti. Je pense déjà, si j’en avais fait preuve, n’avoir plus la moindre chance de le voir reconnu, ça m’a indéniablement cassé l’élan,mais ça ne m’empêche pas de jouir, le plus souvent de fantasmes et par procuration. En revanche, la survie à tâtons, même adoucie par la musique, la radio et du monde à qui parler, ne rencontrerait pas, je crois, beaucoup d’amateurs… D’ailleurs, même parmi les champions de résilience, s’en trouverait-il des brassées pour demander un rab d’existence à l’EHPAD du coin? Il nous arrive de ces pays-là des récits effrayants, et très crédibles dès qu’on se prend le pouls : les vieillards constituent la plus ingrate des clientèles, ils ne sont pas “abandonnés” pour rien, et en des temps où les saints sont rares, il serait naturel qu’on ne trouvât que des sagouins pour s’occuper d’eux. Qui ne préférerait l’euthanasie, surtout pratiquée en douceur et sans prévenir, donc sans résidu d’affres? La question du raccourci, excusez ma lourde insistance, se pose à tout le monde, et le problème est de saisir l’instant, vu qu’entre le doute et « trop tard! » bien souvent ne s’interpose qu’un fétu. Bien sûr, c’est signé d’un gars qui n’a jamais sérieusement souffert, et qui cane devant l’usage des lois de l'attraction terrestre à des fins autodestructives, comme dirait encore plus cuistre que lui… Même aveugle et tendons pétés, je suppose qu’un tough guy peut se hisser par dessus la balustrade, et

       Sauter du XVIIIème en criant : « Je m’écrase!

      Afin que les passants aient le temps d’ se garer…

     Sauf que, face à l’abîme, les tough guys sont plutôt des ladies, et que chez la plupart, l’insane désir de durer submerge les résolutions préalables. Que sommes-nous capables de supporter pour ne pas crever tout de suite? C’est bien beau de prendre des décisions, mais pas très sérieux quand c’est seulement devant soi-même, à qui l’on ne doit aucune fidélité. Depuis des ans, je jette régulièrement les tests de dépistage du cancer du côlon, que reçoivent chez nous tous les + de 50 ou 60 : soigner ce genre de mal, ai-je décrété, implique sac-à-merde, et de sac-à-merde, pas question pour mézigue : assertions hasardées, surtout la seconde… Après tout, je me suis bien habitué au sac à pisse… À quel seuil, de douleur, d’invalidité… ou d’outrage, se démettre? C’est l’affaire de chacun de se sonder, mais ce n’est pas facile quand la mort est ou paraît encore éloignée, et il me semble que l’apport d’autrui, en ces matières, ne doit pas être sous-estimé : un peu d’intérêt, une main à serrer, atténuent considérablement la souffrance physique, non seulement parce qu’ils en distraient, mais parce qu’il n’est plus besoin d’en faire montre.

     Le suicide fut le plus constant de mes thèmes, et, au seuil de la décrépitude, si le ridicule tuait, je serais mort depuis longtemps. Le désir de disparaître masquait mal celui d’apparaître, au moins pour tel ou telle, et ce minable bluff semi-conscient a marché quelquefois, autrefois, à condition de changer souvent de lieu et de public. J’ai peur qu’il ne soit pas si neuf de le croire, ce bluff, métamorphosé en pur projet d’évasion préventive, en dilemme qui s’impose à tous les hommes, ceux du moins qui ne laissent pas à Allah ou à la nature le soin de le trancher. Du moment que j’en parle, ou du moins en écris, même à mon seul bonnet, on ne peut exclure un fond de plainte et d’appel : seule en décidera la dernière scène du dernier acte, à laquelle j’assisterai seul, et qui s’évanouira avec moi. En ce moment, il me semble que j’avalerais le brouet létal sans un frisson. Mais il fait 21° dans ma piaule, 18 dehors, et les sommets pyrénéens à portée de godillot ne descendent même plus à zéro la nuit. Au surplus, je me porte comme un charme ce matin : il est un peu trop facile d’imaginer alerte et tranquille l’ultime grimpette, quand elle est remise aux frimas, et qu’il n’y a pas une semaine que le printemps s’est installé.

     Mais cette “dernière ligne droite” que “cinq ingrats éparpillés dans l’hexagone” n’ont guère facilitée à mon père (seule la première banalité est de sa plume, à la seconde il n’a fait qu’acquiescer, oubliant, en ingrat qu’il était lui-même, le dévouement de ma frangine), au nom de quoi me serait-elle plus douce, à moi qui n’ai même pas pris la précaution d’engendrer, et me sens d’avance aussi indomptable, emmerdeur et encombrant que lui? Quand on garde dans l’œil un tel exemple, c’est bien le moins de couper à la phase terminale. Mais il y a couper et couper, le prépuce ou un bon morceau de hampe, et en cet avril béni, quoiqu’un peu trop pluvieux, où la redécouverte de l’huile et des œufs m’a miraculeusement calmé le bide, où j’envisagerais presque de la rando en juin, où il me semble me suffire à moi-même comme si j’existais vraiment, je voudrais ne m’ôter que le moins possible, prendre juste l’avance nécessaire pour éviter le pire, à des lieues de ce chantage à l’amour (ou, sans le savoir, à la pitié) que j’ai pratiqué, plus ou moins discrètement, toute ma vie, avec un si mince succès.

     Je pense avoir fait de grands pas en direction de l’inexistence consentie, et parfois souhaitée : je le dis de bonne foi, mais incertain d’être lucide, d’autant que je m’arc-boute au modus operandi de geler dans mon sommeil, et qu’au sortir de l’hiver ça exige de jouer les alpinistes ou qu’on me prête la clef d’une chambre froide. La mort de loing fut toujours délivrance, mais il me semble qu’elle s’est agrémentée d’une certaine douceur : c’est raté, c’est raté, que voulez-vous, de toute façon tout s’égalise à la fin; au moins puis-je, d’ailleurs, me glorifier de n’avoir pas nui davantage, et de laisser derrière moi un vademecum du ratage, raté ou non lui-même, il n’importe pas si peu, puisque je vais m’atteler une dernière fois à le refondre, ou à le toiletter; mais quoi qu’il en soit, nul n’en saura rien, et si l’on devait en savoir quelque chose, je n’y serais plus, moi, pour en jouir ou en souffrir : à l’heure qui sonne, je me sens porté à faire mienne la prière (exaucée) du héros éponyme deLazare, “poème lyrique” de Zola, mis en musique par son pote Bruneau : dans cette œuvre périssable, que j’ai découverte récemment, un Lazare bizarre, tiré d’un shéol sans rêves, supplie Jésus de le renvoyer aux “infinies délices” du “grand sommeil noir” qui “était si bon, si bon”… On est tenté d’avancer d’un cran la lettre initiale, devant une absence dont jouirait l’absent, mais cette absurde “volupté du néant” calque assez bien ce que j’ai pu éprouver, au réveil bien sûr, après la seule anesthésie générale que j’aie subie ces dernières années, peut-être de toute ma vie (et il se plaint!), et suscite en moi un élan d’adhésion : « Lazare, rendors-toi! » Sic : c’est à pisser de rire, mais pour ma part, je ne demande rien d’autre; du reste, si je puis à la rigueur (et en commençant par essayer) changer d’actes, mes motivations demeureraient égoïstes : la compassion, à supposer qu’elle existe, ne figure pas dans mon patrimoine génétique, ou s’est atrophiée très tôt : je ne ferais le bien que pour me faire aimer, ou sauver mon propre cul de la grillade : qu’espérer donc d’un Rétributeur, de mieux que le néant? Et, somme toute, la mort n’est pas si mal faite, puisque c’est probablement ce que j’obtiendrai.

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14 janvier 2019

Parlêtre et scribêtre; la question du talent; masquer les dégradations

     Je répète depuis mon premier blog que c’est d’une âme-sœur que j’ai besoin, et que la dévirtualisation n’est pas mon affaire : affirmation hautement suspecte, émanant d’un qui prenait soin de s’ôter dix ans et de préciser que les mâles et les vieilles n’étaient pas ardemment souhaités. La grisaille du bromure a toutefois changé le paysage, et le demi-mensonge est devenu vérité : d’abord, l’attrait charnel est défunt ou moribond, et, surtout chez un histrionique, je soupçonne cette éradication de la parade nuptiale de jouer un grand rôle dans la dégénérescence de l’intellect; ensuite, à force de remettre rangement et nettoyage au jour où une visite serait prévue, j’ai fini par vivre dans une bauge, et par redouter sincèrement que quiconque y mette le nez; enfin, sans être précisément devenu con, puisque je m’en aperçois, et que seul le résultat compte… eh bien, disons que j’en ai de plus en plus l’air en société, surtout du fait d’une lenteur de réaction accrue, ce qui m’incline à user du mode de communication qui ne fut jamais mon préféré, halte aux balivernes, rien ne vaut le tête-à-tête (ou le bigophone, quand votre gueule n’est plus montrable), mais celui auquel j’ai consacré le plus gros de mon temps, et dont l’habitude devrait m’avoir conféré quelque aptitude à freiner dans la descente : à masquer mon délabrement? On peut le dire et le penser ainsi, mais à condition de prendre pour référence un “parlêtre”, avec ses bévues, ses trous de mémoire et ses failles de raisonnement, ses élans incontrôlés d’affection ou de haine, alors que je ne vois aucune raison pour ne pas m’identifier plutôt à un “scribêtre” qui prendrait le temps de biffer les bourdes, de combler les béances, de rectifier les impulsions, d’ajuster et de pomponner la forme, fût-ce pour se montrer à poil en train de chier. C’est du déguisement, si vous y tenez, et il y a d’ailleurs moult à redire à ma comparaison, car je pense que mon style de plus en plus grisâtre et guindé doit le peu qu’il vaut encore à un reste de spontanéité arrivant des profondeurs. Mais je le répète : quand deux correspondants sont appelés, a fortiori décidés, à ne jamais se rencontrer, que leur importe ce qu’ils “sont”, ou plutôt seraient quand on les verrait pérorer? Pourquoi ne pas épurer l’échange dans la mesure du possible, en se donnant le temps de la réflexion et de la correction, qui peuvent n’être pas fard, mais au contraire démaquillage?

     On a vu que dans mon cas prendre son temps paraît plutôt nuisible que favorable aux relhum, et que ce que j’affine, ce serait plutôt les rosseries. N’empêche qu’il ne paraît pas difficile à comprendre qu’un homme qui se sait reparti vers l’âge des vagissements (même s’il barre de son mieux contre, avec les moyens du bord, à commencer par la connaissance des avaries) et qui, sans avoir fait la pluie ni l’arc-en-ciel pour personne, a égayé à l’occasion, ému, fasciné parfois un auditoire, n’a pas folle envie d’être confronté à ses pertes? La plupart des gens n’aiment pas écrire, parce que ça bouffe plus de temps que jacasser, que ça reste, conneries comprises, et qu’en outre, à l’ère des courriels, ça peut être trop aisément transmis, d’où une certaine circonspection, mais elle est loin de détrôner la flemme au chapitre des causes. Qu’ils aillent au diable! Moi, je n’ai aucune envie de louer une bagnole ou de faire deux jours de train pour subir leur charité, si enveloppée et bon-enfant qu’elle puisse être, ni de bigophoner à mon heure, qui s’avérera si rarement la leur. Il peuvent avoir pour eux une majorité de république bananière, l’écriture n’en reste pas moins le mode de com’ le moins intrusif qui soit – même si ensuite une réponse bâclée des pouces, à moitié rédigée par le traitement de texte, ou un diaporama circulaire dont toute la liste de fessebouc recevra sa copie gardent la vertu de me porter à ébullition.

     Ne pas confondre : ce n’est pas parce qu’il me conviendrait que les relhum se confinassent à l’écrit que je m’entête à croire à l’excellence du mien. Après le pensum du Cacatalogue, je vois s’en profiler un autre, celui d’une relecture/correction de l’Inventaire, car il est presque aussi volumineux à lui seul que tout le reste ensemble, d’autant que de ce reste il incorpore pièces et morceaux. Ne préjugeons pas de ce que je vais trouver là-dedans, mais l’option “radotage sénile” me semble mieux partie qu’une intitulée “chef-d’œuvre”. Vaudrait-ce seulement le coup de liposucer à mort cet ouvrage obèse, même si j’étais sûr que ma cervelle diminuée ne va pas confondre le sang et la graisse? L’indéniable, c’est qu’il m’est venu quelques lecteurs, au cours de ces six ou sept ans, et qu’ils sont tous repartis : que ma personne n’intéresse personne m’ulcère peut-être à grande profondeur, mais en surface je trouve ça on ne peut plus naturel, puisque j’ai la même réaction face aux cas cliniques exposés par Oriane, Otto, Sigmund et bien d’autres, cas englués selon moi dans une irréductible altérité. Parce qu’ils ne sont pas moi? Mais Montaigne n’est pas moi, ni Rousseau, ni Proust, ni Rose Delaunay, et quand ils parlent d’eux-mêmes jusque dans des détails qui frisent l’unicité, ils m’intéressent par je ne sais quelle transposition que facilite… l’inattendu de leur regard? la bonne foi de leur recherche? Pourquoi éviter systématiquement le génie ou le talent? N’y a-t-il pas du clivage, encore, à leur refuser l’innéité, et jusqu’à l’existence, alors que je lis tout d’un auteur dont le premier livre m’a charmé, et rien d’un qui m’a d’abord rasé? Ouais… N’oublions tout de même pas de quelles prétentieuses absurdités m’a gratifié cette tactique, et quelles merveilles elle m’aurait fait louper si je l’avais toujours respectée : le talent définit au mieux un potentiel que son détenteur est bien loin d’avoir toujours actualisé. Si tout le monde a des sources vives, la plupart ne les atteint jamais, et bon nombre ne le fait que sporadiquement : ce n’est pas tant moi, ici, que la réalité, qui manque de cohérence, ou les mots qui ne permettent pas de la penser. Mais il demeure cet autre clivage, d’attendre d’autrui une consécration, et, quand quelques centaines d’errants ont abordé mes rivages et goûté de mes fruits, puis s’en sont allés ailleurs chercher provende, de théoriser plus ou moins vaguement que c’est d’une escouade de crétins superficiels que j’ai reçu la visite, alors que, même si c’était le cas, je n’ai pas une chance d’en obtenir d’autre sorte. J’en suis d’ailleurs venu, ces temps-ci, mon audience étant retombée à zéro tout rond, à cliquer tous les jours une quarantaine de mes textes, et à me satisfaire de l’apaisement que me procure cette tricherie ridicule, qui ne devrait pas, à moins de folie, me donner le change, et ne peut le donner à nul autre qu’à moi.

     Je n’ai pas oublié, croyez-le bien, que c’est au chapitre des dégradations que nous sommes, pour la qui sait-quantième fois, revenus. Mais il n’est pas neuf non plus de trouver comme une contradiction entre l’affaissement et une nullité de toujours. Celui-là certain, et celle-ci coincée dans le ludionnage perpétuel du self grandiose? Ce serait sans doute trop simple, et pour l’un et pour l’autre : je persiste à penser que le travail peut largement enrayer la dégradation, du texte s’entend, tant qu’un fond de jugement subsiste encore – et, d’autre part, que la vingtième révélation de non-valoir absolu, d’incréativité native, doit nous amener plus bas que la dix-neuvième… ou plus haut en humilité.

     Que mes effondrements pèchent par manque de conviction, est-il besoin d’en chercher une autre preuve que la préservation de ces textes “bons à mettre aux cabinets”? Il me semble n’avoir que trop ressassé que le mécanisme de la conviction était chez moi complètement grippé, voire manquant, faute peut-être d’instance interne, et de sujet externe qui puisse y suppléer. Mais d’une part cette carence ne s’applique guère qu’à ma production : touchant celle d’autrui, je ne suis que trop porté aux classements réifiants. Dans le détail, d’autre part, si les retours ne sont pas rares d’un rapetas à l’autre, leur orientation est plutôt constante : ce qui détraque la boussole, depuis le développement du déconnogramme, c’est surtout une fixation sur la quantité, tout retranchement s’assimilant à une ontorrhagie; mais même quand je m’adonne à mes pires travers (les atroces et longuissimes contaminations de deux passages sur le même sujet, par exemple, pour ne rien perdre), l’esprit critique, quoiqu’écarté de l’établi, reste en éveil, et ne varie guère. Bref, je ne chicane pas le derrick, je le suspecte seulement d’être planté sur une poche d’eau sale, et que tout le monde le sait sauf moi, sauf qu’en cette nano-affaire, “tout le monde”, ce n’est personne qui vaille. Dès à présent, je pourrais affirmer que mon ouvrage aura manqué à sa vocation thérapeutique, puisque je vais le terminer encore plus fêlé qu’en le commençant; et pourtant, je sens que le fait même d’avoir édifié un pareil monument, fût-ce d’ordures, me soigne en soi, même de son rien-valoir. D’abord, comme disait en substance la présumée Kapok dans son bandeau moqueur, « s’il faut tout lire pour avoir le droit de rigoler, le self grandiose est à couvert »; mais au point où nous en sommes, quelle différence ça ferait, de toute façon? Fortiche ou nul à chier, ça ne changera rien au néant qui m’attend; et si par malheur Dieu existait, tel du moins qu’on me L’a présenté et que je me Le figure depuis l’enfance, Il agréerait peut-être le sacrifice de ce monstre d’égoïsme et d’orgueil, mais assurément pas que j’aie consacré le moindre effort à le façonner, ni y aie, surtout, dévoyé l’ombre d’un don.

13 janvier 2019

La fuite devant le jugement d’autrui, aggravée par la dégradation mentale

     Je me suis laissé aller bien des fois à écrire que j’étais né cadavre, et l’étais resté. Que je faisais semblant d’exister, me donnais des contours bidons, etc. Il est très possible que j’aie défini là la condition humaine, l’outrecuidance préventive notamment, mais j’aurais alors échoué à enserrer mon objet spécifique, le lot d’une vie, la dépendance, l’insatisfaction et surtout la solitude réelle, qui découle moins du mépris des hommes, défensif et rétorsif, que de la méfiance, de la peur qu’ils m’inspirent, dans la mesure où c’est à eux, collectivement et individuellement, qu’il appartient de m’accorder un droit à l’être, à la distinction, que je ne puis en aucun cas leur demander ouvertement, car ce serait doter d’un impact excessif un éventuel refus. Qu’on me néglige et qu’on me fuie, c’est devenu indéniable; je n’en fuis pas moins, moi aussi, non seulement l’expression des sentiments, mais le savoir itou; cette transparence à laquelle je prétends me vouer, mon onsditout agressif, est pénétré de distance interne, et je ne suis pas mécontent de paraître négligent, voire de provoquer une rupture quand on me traite avec un peu trop de désinvolture. À présent que je n’ai plus de famille ou quasi, plus de lecteurs, qu’il faudrait nommer au poste de meilleur ami un médecin que je vois deux ou trois quarts d’heure par an, et que ma mort gênerait moins qu’une crampe de trente secondes au petit orteil, quand bien même j’aurais fini par ne plus rien attendre des autres, et y trouver une espèce de sérénité, comme il me semble par moments y être parvenu, est-il possible d’appeler ça guérison, alors que le moindre appel rouvrirait la brèche, et que la simple comédie sociale des funérailles de mon père, et le peu de vent frais dont j’ai pu l’agrémenter, m’ont sans doute donné plus de bonheur que tous les livres que j’ai lus depuis et toutes les pages que j’ai pu écrire? Suis-je né comme ça, avec ou sans l’aide du forceps? Je l’ignore; mais s’il y eut trauma, et si l’on en mesure le poids aux conséquences, il paraît invraisemblable que la simple découverte, à cinq ans et quelques, que mon frère de quatre était plus intelligent que moi ait pu suffire à me coller à vie dans une pareille impasse. Quel épisode, oublié et hautement anxiogène, à quelle sauce accommodé par un soi naissant et peinant à capter le sens des mots, exhumerait un hypnotiste? Je ne puis que l’imaginer, n’ayant pas le courage élémentaire de braver la surprise hautainodéfensive d’un cessez-la-clope-je-le-veux duquel on exigerait un voyage dans le temps… Bah! C’est plutôt la perturbation qui m’angoisse… la peur de trouver d’un coup ce que j’aurai vainement et paresseusement “cherché” pendant cinquante ans? À moins que mon problème ne relève plutôt de l’avarice? Vingt ou trente gars-et-filles, dans mon patelin, se disputent ce marché, et je ne supporte toujours pas cette éventualité de m’adresser à un autre que le meilleur… N’empêche qu’il serait grand temps d’essayer. Veder se stesso poi morire… L’étrange est que la chose ne m’effraie nullement, alors qu’il est tant de frimes enfantines dont l’inflammation ne s’est pas apaisée… Ce dont j’attendrais la résurgence, c’est quelque préhistorique sentence paternelle ou maternelle consécutive à un mien délit le ou la touchant personnellement, point méditée trois secondes en son temps, qui aurait causé la conscience intolérable de ne rien valoir, de ne pas mériter d’être aimé, voire, éventuellement traitée par mon Ça en impératif catégorique (« Point ne plairas »), le comportement destiné à justifier ce verdict. Mais attendons d’avoir tenté l’expérience, ne l’enfermons pas d’avance dans un carcan de prévisions, n’excluons ni d’être mauvais de nature, une nature qu’on n’aurait pas assez corrigée, ni, à l’inverse, de nous être enfermé dans une culpabilité illusoire, uniquement définie par les autres. Après tout, si ma “sainte” de sœur avait lâché trente millions de caracs sur le ouaibe, j’aurais trouvé tout naturel de les adorner d’une abondance de commentaires, au lieu de les laisser crier dans le désert comme elle fait pour moi, alors qu’elle sait bien que si j’ai la dent durette, je m’efforce d’être toujours de bonne foi, et, à condition qu’on le soit de même, ne rechignerais nullement à ce qu’on me prouvât le contraire. Et si “on” a peur de dire des bêtises, quoi de plus simple que d’ouvrir le parapluie d’un pseudo? Moi qui ne téléphone jamais sans du précis à déballer, je devrais être bien placé pour comprendre un blocage de la correspondance et du commentaire; mais les nuances m’en empêchent : écrire paraît si facile, et pourrait m’ouvrir de tels horizons! En vérité, j’enrage de m’être scié les pattes en donnant l’adresse de mes blogs à une demi-douzaine de rigolos qui peuvent très bien ne jamais les cliquer, n’importe : depuis, j’écris sous surveillance, l’expression de la vérité, à tout le moins de ma vérité provisoire, est entravée, non seulement il me faut caviarder la version en ligne, mais l’autocensure adultère la source, même quand je ne parle que de moi, car certains aveux pourraient servir d’armes sur le plan “mondain”… et tout cela sans, rien qu’une fois, la contrepartie d’un point de vue naturellement distancié! En aspirant à un soi authentique, je me suis aliéné à des regards qui ne me renvoient pas l’ascenseur, et j’ai la niaiserie de battre ma coulpe pour des “services” que je n’ai pas rendus! Bon, ça va, pépé, prends pas le mors aux dents… Après tout, c’est toi qui coupes et qui tords, qui prends les devants sur l’irritation que, sans aucune garantie, tu supposes devoir susciter, en remettant une louche d’agressivité… Du reste, va-t-en donc trouver un écrit intime qui n’ait pas subi des déformations de ce genre, plus quelques autres, même quand il n’était destiné qu’à une publication posthume! Ce qui t’enrage, en fait, n’est-ce pas 1) que de ces six personnes quatre ne t’avaient rien demandé, donc de t’être jeté à leur tête? 2 et surtout) d’avoir, et irrémédiablement, donné le spectacle de ton gâtisme à des gens susceptibles de lui coller une gueule et un nom?

     Il est en tout cas certain que ma plus récente raison de fuir les relhum, à la fois risible et pathétique, je la puise dans la conscience de cette dégradation mentale, qui n’est pas directement entée sur celle de ne rien valoir du tout, mais sur l’orgueil de rebond qui est censé en être issu, et qui, lui, avec ou sans masque, a réglé tout mon parcours – ou mon piétinement. Il n’est ni toujours facile ni véritablement cuisant de constater qu’on perd la tête, quand c’est sans témoin. Mais j’oublie du matériel depuis tant d’années que j’en viendrais à m’étonner plutôt de celui que je garde : en matière de lectures, notamment, l’effacement des données est devenu la règle, et j’ai beau feuilleter la plupart des livres qui m’attirent l’œil, dans les bacs, immanquablement je constate au retour que mon sac hebdo, quinzo, mensuel, contient un ou deux doubles (sinon des triples!) sur vingt volumes : doubles lus dans les mois qui précèdent, et dont je ne garde aucun souvenir. Parce qu’insignifiants? J’aimerais être sûr que les rares qui ont fait plus que meubler les heures (et encotonner le déboire de n’être rien) tiennent un peu plus longtemps à l’intérieur, mais les vérifs ne sont pas concluantes, et même les solides fondations plantées dans mon jeune âge… Denis m’a coincé sur La pierre et le sabre, un autre pourrait sans doute me révéler des lacunes dans Le rouge et le noir, voire dans Candide. Où ai-je bien pu pêcher que Linné (mais est-ce bien Linné? ou quelque autre naturaliste?) aux alentours de mon âge actuel, avait oublié qu’il était l’auteur de ses ouvrages, et, quand on le lui révélait, répondait à peu près : « J’en suis bien aise, car ils sont fort bien faits »? Bel exemple de perte sélective (puisqu’il lui restait la faculté d’apprécier ses bouquins), gravissime, mais indolore, et d’une attitude dont je ferais bien de faire mon profit : que me fout où je l’ai lu, et même si je l’ai lu? Si quelque chose subsiste, c’est tout ce qui compte. Et sinon, R.A.S.! On ne devrait pas souffrir de ce qui s’est effacé. Mais les trous ont un bord, laissent un vide, et c’est tout spécialement le cas des mots, qui disparaissent, eux aussi, par douzaines; et cette fois je ne parle pas d’acquisitions récentes, qui sont infimes, disons nulles : plus rien de neuf ne s’accroche, et le vieux fonds traîne à l’appel : je vois venir le jour où je vais me retrouver avec mon bagage de quinze ans, plutôt léger, puis de douze, jusqu’à “hon hon”. Je ne m’inquiète pas autrement de perdre biastophile ou toxoplasmose (surtout quand je les retrouve), mais tout de même, grégaire, voire biberon, ou (comme hier, au beau milieu de l’avenue de Palavas, et hors des clous) espresso, avec ou sans x, alors que j’étais expressément sorti en quête d’une machine à m’en couler! Jusqu’à présent, ceux qui laissent une cicatrice reviennent, sauf quelques obstinés (entre autres ce fichu contenu de l’intestin, la merde non encore expulsée, chère à Melanie Klein, qui persiste à ne refaire surface que sous l’appellation erronée de “ballestat”), mais il faut disposer de temps pour cela, et/ou des ressources d’Internet (pas vraiment idéales, du reste, en matière de vocables égarés), et c’est ce qui manque dans les échanges oraux, multiplie les blancs dans mes répliques, parce que je ne me résigne pas encore à contourner la fosse, et préfère donner en spectacle ma vaine quête, sans oublier de souligner à quel point l’échec m’en m’exaspère, autrement dit que je vaux mieux que lui. Il n’en demeure pas moins que les absences se multiplient, que c’est devenu la règle, dès le cul levé du fauteuil, d’oublier ce que j’étais parti faire et qui pressait tant : pas gênant du tout entre moi et moi, il suffit de me rasseoir, le besoin illico rapplique, et ça me fait de l’exercice. Mais sous surveillance, ça me désobligerait, à moins de passer pour distrait par des pensées plus profondes. D’ailleurs, n’en faisons pas une simple question de mémoire : l’impromptu devient poussif, et je me suis avisé récemment que j’avais presque toujours le dessous dans une conversation, avec qui que ce soit. Ça signifie parfois, et même souvent, que je renonce à déloger de ses positions un con péremptoire et buté qu’aucun argument n’entamera, mais pas toujours, il s’en faut. Ne racontons pas d’histoires, si je fus jamais un prince de la dialectique, c’est face à des gamins de douze à dix-huit ans, du fait de leur ouverture d’esprit (qu’il m’arrive, à moi aussi, d’appeler malléabilité) et de la liberté de parole que je leur accordais. Mais enfin, face à une tablée de collègues point trop hostiles, mes reparties, si elles ne méritaient pas l’impression, avaient au moins la vertu de mettre les rieurs de mon côté, alors qu’elles sont devenues plates, sans grâce, quand elles ne relèvent pas du simple bredouillis. Chez Gibert, la semaine dernière, pendant qu’on passe ma pile au scanner, j’explique à une inhabituée qu’il faut prendre la queue de l’autre côté. Elle y va sans rechigner, et la vendeuse me lance : « Bravo! Vous êtes engagé! » Quels traits n’ai-je pas trouvés sur le chemin du retour, ne serait-ce que relatifs au salaire! Or voici ce qu’on ouït : « J’aimerais qu’on le fît pour moi. » La douche froide d’un pépère-kankant de pure représentation! Non seulement c’est faux-cul et pas drôle, mais on dirait que fermer la trappe ouverte par un autre être, surtout aimable et attirant, est devenu ma préoccupation première. Pas de contact, surtout! Cela dit, il y a des contre-exemples, et je me demande si, en la dotant d’une intention, je n’essaie pas de minimiser cette sclérose progressive de l’esprit, vulgo aggravation de ma connerie, qui se charge ordinairement du rôle entier de briser là. L’âge en soi, certes : mon père n’avait pas décliné à ce point à septante étés, mais il partait, arf, de moins haut. En outre, il semble assez naturel que l’art de converser s’émousse quand on ne converse qu’avec soi. Sans compter d’autres causes, auxquelles je reviendrai plus loin, pour mettre un semblant d’ordre dans cette soupe.

12 janvier 2019

Bouffée d’hypercritique histrionique : le “type bien” que je ne suis pas

     Non, non, merde, NON, je ne me plains pas! Je reçois une documentation assez abondante de l’UNICEF, de Handicap International, et de quelques autres, dont je lis, quoiqu’en diagonale, une portion assez substantielle, pour ne pas oublier l’exemption de maux physiques sérieux dont je bénéficie depuis presque soixante-dix ans. Quand je me tire un bilan de santé, avec ses conséquences éventuelles, c’est en tant qu’équivalent-lambda de tout homme qui, tôt ou tard, aborde la vieillesse, et devra bien, un jour ou l’autre, se poser la question du raccourci, sauf à laisser la médecine prolonger une vie sans sens. Tout au plus pourrait-on me taxer d’être banal, avec ma prostate, mes acouphènes, mon côlon irritable et mes dents qui se barrent en sucette, de montrer ce que le commun des mortels a la décence de cacher, pour ne pas emmerder le monde avec des maux et des angoisses qui intéressent tout ledit monde, mais pris individuellement – ou en famille, ou en groupe élargi? Est-ce au repli égoïste sur mes micro-bobos que je dois les crises d’auto-dégoût via l’(imaginaire)œil de l’autre qui crèvent périodiquement la croûte protectrice? Je lisais hier soir le premier roman d’une jeunette,plus languissant que coruscant pour la plus longue part, mais, par art ou transposition directe de la vie, parvenant à (re)créer une atmosphère, et à exciter des sentiments chez son lecteur (gêne et rancune surtout, mais aussi bonheur d’aimer… les mouflettes) : The longest night, traduit par Idaho, parce que le gros de l’action se déroule à Idaho Falls, ou dans une mini-centrale atomique proche, dont le réacteur va finir par sauter, tuant trois des soldats qui y bossent (l’affaire, authentique, date du 3 janvier 1961, et les carences de l’armée sont soulignées d’un trait épais). Le héros en second, le mari (plutôt guindé, coincé et déplaisant dans l’ensemble), connaissant les risques, envoie promener pompiers et infirmiers, pénètre sans protection sur les lieux, et tient à accompagner son collègue mourant dans l’ambulance, pour le réconforter un peu, alors que son supérieur et pire ennemi lui lance : « Ne fais pas le con. Ne meurs pas pour un type déjà mort. » Et certes il n’aurait pas eu besoin de me le dire. Comme avec moi l’ego n’est jamais loin, c’est une comparaison avec la petitesse, confinant à la vilenie, de mes quelques paragraphes du matin, centrés sur ma survie sans ombre de souci d’autrui, qui déferle en moi comme si une canalisation avait pété, bien sûr pas sous forme de compassion ou de dévouement – ils ne sauraient, de toute façon, se poser que sur des personnages de roman : je ne connais plus personne dans la vie – mais d’un effort fébrile et désordonné de cacher la merde au chat, par exemple en récrivant ce bilan à la troisième personne, de manière à y installer une certaine distance ironique, à insinuer combien mesquin et méprisable est celui qui le dresse, ou plutôt à montrer que c’est volontairement que je le mets en vitrine, parce que c’est le devoir que je me suis choisi, mais que je ne me trouve pas meilleur pour autant, le plan luciditaire excepté. Clivage? Vous avez dit clivage? Je crois bien que je finis par le dire avec vous : les nuances subtiles se sont écaillées et envolées au vent. Conviction profonde d’être un objet de rebut, je ne sais si je puis aller jusque là : la place de la conviction semble chez moi occupée par quelqu’un d’autre, auquel je refuse de donner raison. Mais l’effort de lucidité m’apparaît de plus en plus comme une tentative d’évitement jusque dans l’énonciation de l’évité, tentative toujours reprise, qui a duré quasiment ma vie entière, et qui, sur la fin, atteint son akmè dans le plus complet dénuement affectif. La crisette d’hier soir, relative à un défaut de moralité ou de virilité, n’est pas un Tchernobyl interne, mais le reflète néanmoins, parce qu’à travers cette “bonne tenue”, cette dignité de Paul (le Paul du livre), c’est l’inconscience de ma négligeabilité qui est visée, c’est ma prétention à être quelque chose dont je ne sais peut-être même pas en quoi ça pourrait consister, que je fasse de vains efforts pour me conformer à tous les modèles qui passent, ou opte pour l’hypercritique histrionique. Et bien sûr on pourrait supposer que le premier de ces maux est des plus répandus, surtout quand on ne fréquente que des livres, et qu’on voit régner sur neuf dixièmes d’entre eux le prêt-à-penser et les phrases convenues : ce qui m’isole, à vue de nez, ce serait plutôt de ne pas m’en satisfaire. Mais là-dessus encore, puis-je me fier à mon avis? Est-ce que ne m’apparaîtrait pas “convenu”, trop souvent, ce qui passe ma comprenette ou ma tolérance? Et notamment cette vision du psychopathe comme séparé de sa propre douleur, et prêt à toutes les contorsions, jusqu’au meurtre ou au suicide, pour ne pas la rencontrer? Peut-être me suis-je donné trop d’importance dans tous ces chapitres consacrés à la “pathologie du lien” ou à ma “méchanceté”, laquelle, attendu son efficience, pourrait n’avoir jamais suscité qu’indifférence ou pitié. Mais il n’est pas impossible non plus qu’en revanche j’aie minimisé mes souffrances non pas physiques, bien modestes jusqu’à l’heure, mais psychiques, si l’on entend par là celles que j’ai enterrées pour ne pas les ressentir, de sorte que leur trou ne se signalerait que par un tumulus de symptômes, au premier rang desquels la nécrose des sentiments. Je ne tiens pas à revenir sur leur genèse, du moins sur la relaxe accordée à mes vieux pour doute raisonnable, et d’autre part, je me fous du “bon sens”, s’il n’est composé que d’habitudes. Mais il faut bien convenir que la fuite incessante dont ma vie s’est composée, et qui n’a pu s’arrêter en un lieu qu’à condition de n’y pas nouer une liaison en seize ans, ne coïncide pas exactement avec un choix de la joie contre le bon sens; dans Idaho, la femme, seule pour six mois avec ses deux gamines, tombe amoureuse d’un cow-boy du coin, et on la trouverait bien excusable, même en chaussant les lunettes de l’époque (celle de mon enfance, à peu près, et en Amérique rurale!), de l’accueillir dans son lit. Songez à ce que c’est, en plus de seize ans, de n’avoir connu que des lambeaux, des esquisses imaginaires d’affections, de n’avoir pu garder une correspondante plus de quelques mois, et, toute une vie, de n’avoir réussi à survivre et à “produire” (quoi donc, grand Dieu!) qu’au prix de me passer de relhum! Mais non, mais non, je ne geins pas : dans une optique de liberté, je suis responsable de cette situation, qui me convient, à condition de consentir à désespérer complètement de l’Autre Idéal, dont je me sens prêt à serrer sur mon cœur des avatars très dégradés, mais on dirait que ceux qui se proposent ont à cœur de me rappeler, par quelque “affront”, le rôle subalterne qu’ils m’assignent, face à quoi je n’ai d’autre recours que de m’enfermer à nouveau dans mon ermitage, et d’affecter pour la galerie de me passer d’elle à l’aise – affectation qui devient peu à peu ma vérité? Disons seulement qu’elle est devenue à peu près indolore, tant qu’une nouvelle agression, réelle ou fantasmée, infime-mais-représentative, n’a pas arraché la croûte; et le plus grave, c’est quand, tout bien reconsidéré, je crois saisir que j’étais, moi, l’agresseur, car je suis incapable de braver indifférence ou mépris pour présenter des excuses et réparer des outrages – verbaux à presque 100%.

11 janvier 2019

La menace de vie sans vue

     En 18 comme en 14, c’est la vue, le risque, veux-je dire, d’en être privé, qui constitue le motif majeur d’une éventuelle prise de raccourci. Attendu les activités et loisirs dont mes jours sont tissés, la vie sans vue serait dépouillée d’à peu près tout ce qui la rend supportable, et même souvent assezjouissive. Je soupçonne de plus en plus mon amour de la musique d’être une vaste blague, cent courtes plages exceptées tout au mieux, et même certaines subtiles distinctions papillaires commencent à m’inspirer des doutes. Mais, si j’ai renoncé à chercher l’alpha et l’oméga dans des grimoires ardus, et persiste à douter de l’attrait que garderait ma longue récré quotidienne sans la vertu majeure de remettre le boulot au lendemain, la lecture de vautrement ne laisse pas de confirmer son rôle de succédané de vie, avec l’enseignement épisodique et léger qu’il comporte, même si j’oublie presque tout à mesure, et jusqu’aux titres, des ouvrages que je lis, à 90% des romans, polars pour plus de la moitié, la plupart moutonniers et médiocres, mais pas tous. Viendront sans doute des temps, si l’humanité en a devant elle, où elle s’étonnera d’avoir eu des ancêtres pour qui la quatrième de couv’ : « Dans un (ravin, tuyau, terrain vague, etc), on retrouve le corps sauvagement mutilé d’une femme », etc, aura pu faire office d’aiguillon du désir (et où, soit dit au passage, on aura pu considérer comme un progrès de tenir pour sacrée la vie des rarissimes érotophonophiles actifs) : il y a bon bail que, pour ma part, je m’en suis lassé; la présence de la mort persiste à me rassurer dans un livre, mais il me tombe des mains si elle ne s’accompagne pas d’un minimum d’humour, de bonheur d’écriture, de tuyaux authentoriginaux, et/ou d’une atmosphère spéciale que je ne trouve pas chez Simenon. Quant à l’avis des critiques, je m’en torche, sans plus trop me préoccuper que le mien soit le bon, s’il en existe un bon : un processus de décrochage s’est initié, au terme duquel ma propre mort, du moins l’espéré-je, ne sera plus qu’une formalité, à moins que sa nécessité ne suffise à ôter l’aiguillon de mes insuffisances, des persistantes comme des nouvelles venues.

     Toujours est-il qu’entre le fauteuil où j’écris et le lit où je lis, il ne subsiste plus que de bien minces laps ambulatoires, lors desquels d’ailleurs la vue n’est pas moins indispensable, même si faire la vaisselle, ranger mon burlingue ou aller faire les courses occasionnent trois fois moins de fatigue oculaire que corriger un texte sur écran ou déchiffrer certains livres : j’ai renoncé à m’esquinter sur des Courtilz, Piron ou Saint Lambert jamais réédités, et avant d’empletter un livre de poche, il y a beau temps que j’en vérifie la casse. L’écran, lui, s’adapte, avec le secours d’une loupe pour les caractères connement conçus invariables, et qui me servent d’étalon, douteux du reste, et sujet à d’étranges retours.

     Il ne fait toutefois aucun doute que ça descend, par à-coups mais sûrement. Il s’agit, à l’inverse de tous les autres, d’un mal d’été, depuis que j’ai appris à éviter quand c’est possible, mon ex-copine la lumière, cause majeure de mon installation en plein ciel, où je vis désormais rideaux fermés quand il est bleu. Mon ophtalmo (elle aussi la meilleure du quartier, à qui je suis revenu après quelques excursions chez des collègues peu convaincants, avant tout motivées par des attentes de sept-mois-sauf-copains qui ne laissent aucune place à l’urgence, même très modérée) s’était jusqu’a peu entêtée, face à mes messages d’angoisse, à diagnostiquer une “petite cataracte”, encore très éloignée du stade où l’on se risque à opérer un borgne, ce qui faisait mon beurre, car cette intervention de routine m’effraie, pour des raisons que j’ai déjà exposées ici et , et qui se résument, pour un aveugle, à l’obligation de vivre, ou de choisir une sortie rapide, donc douloureuse, comme la défenestration. Or, si l’amaurose ne m’a jamais été signalée comme à craindre, ce que j’appelais éblouissements (une demi-heure inopinée de nuage épais sans cause cernable, à moins que la pression des devoirs?… mon dernier date de la seule fois où j’ai tenté l’agreg’, ce qui ne signifie pas, il s’en faut bien, que j’aurais réussi sans cet intrus) ayant même disparu depuis trente ou quarante ans, l’opération, elle, rate assez souvent pour qu’on vous fasse signer une décharge : en trois ans et demi, depuis mon premier parcours de santé, ma position de principe s’est bien amollie là-dessus, quoiqu’évidemment je préférerais que la porte de sortie restât ouverte, et que le contrat stipulât une perfusion de mort douce en cas de ratage. Un dévouement? Dès que payé, il lui est loisible de se dérober, et je ne l’ai pas mérité gratuit; du reste, où le trouver désormais? Rêve pur.

     Quoique dépourvu de toute dignité, je n’entretiens pas plus mon ophtalmo que mon généraliste de mes “intentions” suicidaires : elle me soûlerait les oreilles de pensée positive, d’autant qu’elle me traite, ainsi que tous ses patients, je pense (mais certains sans doute avec plus de chaleur, car on entend de nombreux éclats de rires en provenance du cabinet), comme un gamin : m’accusant de “ne pas essayer” quand je n’arrive pas à lire son tableau, de ne pas prendre ses gouttes quand elles n’ont pas marché, et ne m’informant de rien depuis que ça va mal, de sorte que je suis obligé de chercher ce que j’ai dans les notices des collyres qu’elle me prescrit. Il n’est pas impossible qu’elle ait donné dans ce travers commun, de tenir sa compétence et son attention pour des acquis définitifs, et les ait ipso facto perdues peu à peu, tout en gardant une identique psychorigidité face aux profanes, mutatis mutandis comme moi-même, autoproclamé roi de la concision, et sporadiquement reconnu comme tel, j’ai fini par m’y croire fieffé, et basculer dans le ressassement. La bonne dame est très maternelle, mais c'est une maman avec qui on ne discute pas : même votre “ressenti”, elle le connaît mieux que vous. Cela dit, tout en ronchonnant in petto qu’un vrai robot s’y prendrait mieux, et tirant une joie mauvaise des ordonnances qu’elle me donne pour les deux yeux, je garde, clivée, la conviction qu’elle sait ce qu’elle fait, et que mes prétendues brumes et douleurs devraient être traitées par le mépris ou le repos. Le fond du conflit n’est-il pas qu’elle me soigne, non dans l’optique d’un surmenage sur écran ou papier, mais simplement d’une prolongation pépère, sans lecture ni écriture? Impressions anciennes, apparats critiques de la Pléiade, simples noms de fichiers ou de fonctions… que je ne distingue plus rien de tout cela ne fait pas un bouton à Madame, pourvu que j’y voie assez pour viser la cuvette des chiottes, et allonger mon existence d’un supplément végétatif, “à mes yeux” inacceptable… du moins pour l’instant, car je ne puis absolument exclure de m’accrocher sous peu à n’importe quelle sorte de survie… j’ai tellement baptisé mon pinard, déjà… Du moins, le même en aveugle aurait-il une chance, toutes portes fermées (du moins celle de l’écrit), d’arrêter le spectacle, et de se (re?)trouver tel quel

     Y vient-on? Il y a un an que la donne a changé, et qu’à la “petite cataracte” s’est annexé un je ne sais quoi, glaucome apparemment, qui a un peu douché la chère vieille, depuis que, tout à fait en fin de séance, avec le “tsk” du scrupule, elle m’a pris par la manche, entraîné jusqu’à une machine à laquelle j’avais jusqu’alors échappé, m’a accusé vingt fois de “bouger”, et, revenue bien rêveuse à son burlingue, m’a rédigé une ordonnance de Cartéol, puis a exigé pour moi un nouveau rencard dans les six mois, gonflés d’office par la secrétaire, laquelle prend ses aises avec les patients indésirés. Sept mois plus tard donc, même pantomime pour le Monoprost, qui me fait mal, et que j’oublie un peu trop volontiers. Les petits caracs des notices ne m’envoient qu’un éclairage tamisé, et l’inhibition des apprentissages joue son rôle habituel, même (ou surtout)en matière cruciale; j’ai tout de même retenu des forade patients ronchonneurs qu’eux connaissaient tous leur chiffre de tension, confidence dont je n’ai point été honoré. Hors de doute cependant qu’elle ne soit beaucoup trop élevée, puisqu’on s’emploie à la faire baisser, et que parfois je me sens l’œil au bord d’éclater. Mais il demeure pour l’essentiel une inconnue, que je ne sais pas prévoir, sans parvenir pour autant à me fier à celle qui sait, d’abord parce qu’elle se désintéresse de la douleur et n’y croit pas, ensuite parce qu’il lui paraîtrait tout simple que je supprimasse de ma vie tout ce qui messied à un mal-voyant, et me contentasse humblement de jouir de mon reste – un reste réduit à très peu, attendu mon état d’isolement, et ma complète inaptitude à la méditation, ne parlons même pas de la prière!

     J’ai tout de même mis en mémoire qu’en novembre 14 la tentative d’évasion était prématurée; son véhicule inadéquat m’a-t-il soigné la vue par le repos? Pas impossible, mais pas certain, attendu que je n’ai plus affronté la lumière depuis, et que j’ai pris l’habitude de traiter mes maux d’œil au Doliprane, ce qui n’est pas nécessairement malin, l’effet des cachets durant de moins en moins. Mais ma nouvelle “position” consiste en somme à privilégier le présent, et à ne pas ménager l’avenir. Toute la question, hélas bien théorique, est de saisir l’opportunité du laps où lire aura passé les limites du trop-pénible, mais où subsistera assez de vision pour mettre un pied devant l’autre, et grimper sur mon sommet gelé, ce sommet où j’étais censé mouru il y a 5000 pages. D’ici là, à la rigueur je puis ménager des pauses, si je trouve quelque chose d’utile à faire pendant, mais d’essayer de guérir avec bandeau et compresse, ce temps-là est révolu. Je ne comprends pas mon œil, de toute façon. Avec lui, aucun effet n’est sûr. Si je m’endors au beau milieu d’un bouquin, d’où lumière a giorno pendant trois ou quatre heures de nuit, le lendemain, normalement, est saumâtre; et cependant il arrive que cette bévue n’ait point de séquelle. Si je “force” sur une histoire qui m’empoigne, à l’ordinaire, ça se paie; mais parfois je suis tout étonné de constater que la douleur s’efface, et qu’une certaine acuité visuelle semble renaître de l’acharnement. Même ce qui, de prime, paraît règle d’airain, à savoir que cinq heures de sommeil sont la condition sine qua non d’un usage supportable de mon œil, et que plus j’ai dormi, mieux il fait son office, même cela souffre des exceptions qui me demeurent inexplicables.

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10 janvier 2019

Hypocondrie, suite : maux divers

     Entre Buu et Magot, quoi donc me décida? À vue de nez, ils étaient aussi bas-de-gamme l’un que l’autre, et il n’était pas question de m’adresser au seul cador qu’on m’eût conseillé, qui officiait dans le même cabinet que le lutin. Ce dernier m’assura que même si, à l’évidence, il n’allait plus vers son été, il n’envisageait pas la retraite dans l’immédiat. À la question : « Est-on sûr de vous revoir à la prochaine visite? », Buu, lui, pris de court, n’avait su que produire des sons sans sens, où s’oyait clairement la résolution de mettre les bouts dès que s’en esquisserait la moindre opportunité. La secrétaire de Magot, jolie, polie, compréhensive, charmante, finissait mes phrases. Je n’avais pas attendu, alors que le poireau semblait de règle dans le cabinet des éphémères. Last but not least, des accords étant passés avec ma mutuelle, je ne débourserais pas un rond pour les soins ordinaires.

     La séance dura une heure. La dent prétendument “condamnée” était si solide qu’il fallut quasi la scier, puis extraire séparément ses trois racines; le pauvre vieux, n’en pouvant plus en fin de journée, maniait sa roulette de manière si gauche et si rageuse qu’il me parut avoir fortement entamé et déchaussé la dent voisine, elle-même sans appui à gauche depuis quarante-cinq ans; et je m’en persuadai si bien dans les heures qui suivirent que je pris rencard avec une dentiste très locale, si besogneuse qu’elle inscrivit en tiers-payant une consultation payée en liquide; elle calma toutefois mon courroux, exacerbé par l’impuissance, en lisant une carie là où j’avais imaginé un trait de roulette, de sorte que je revins à, comment l’ai-je appelé? Magot, lequel m’arracha cette voisine, aussi isolée désormais qu’un menhir à Carnac… Je suis incontestablement le roi des cons de m’être laissé faire, de crainte que l’attente ne débouchât sur une extraction difficile : en ce genre, il eût été difficile de faire pire. Il y a une centaine de dentistes dans ma ville, sinon plus, et j’aurais aller de l’un à l’autre jusqu’à en trouver un pour rafistoler provisoirement un homme provisoire, et nullement soucieux d’emporter des dents saines dans la tombe. Cela posé, Grincheux ne l’est pas tant que ça, son abord revêche cède à un sourire, et, quand on en prend l’initiative, on s’avise qu’il n’est pas ignare, n’explique pas si mal, et aime à plaisanter : c’est un mal-aimé, ou qui se sent tel, jaloux de son collègue-à-succès, il peut se braquer pour un rien, mais s’épanouir aussi aisément; et s’il sucre les fraises, si sa roulette me paraît travailler trop en profondeur pour pas grand-chose, si je manque continuellement de respirer de l’ivoire parce que l’animal bosse sans aspirateur, si ses mastics provisoires sont de la marque “je-tombe-dès-la-nuit”, il semble tout de même savoir ce qu’il fait, ne pas viser qu’à s’enrichir, et avoir une bonne patte pour les finitions. À ce jour toutes les douleurs post-opératoires se sont dissipées en 24 heures, et le fantôme de l’affreux arrachage de mes 22-23 ans, qui a plané sur ma vie entière, s’est dissipé – définitivement? Faut voir : arguant de l’anniversaire de ma mère, j’ai remis à la mi-mai cinq ou six extractions – et l’emplette d’un mixer.

     Est-ce que je geins en ce moment? C’est ridicule. Je ne compare pas mes très ordinaires ennuis de santé aux souffrances des authentiques blessés ou malades, je campe un bilan, censé déboucher sur un que faire? Restreindre à jamais les plaisirs de la bouffe ne m’est pas indifférent, je redoute une sorte d’avachissement lié à la perte de la mastication, surtout du chewing-gum, une addiction qui a fêté son seizième anniversaire, et qu’en seize ans je n’ai pas réussi à casser un jour entier : clivage mineur mais tout de même bien drôle, quand apparaît un alcoolique, un accro à la coke ou à l’héroïne, dans un roman américain, et qu’il trébuche sur la voie du sevrage, je saute des pages, me désintéressant de ce minable, dont le recul m’agace comme perte de temps, alors que je ne parviens pas à m’arracher moi-même à une accoutumance sans assuétude, que les ruptures de stocks, de plus en plus fréquentes, dotent d’une dimension tragi-comique; au surplus je vapote à longueur de jour! Mais enfin, ce ne sont là que des considérations additionnelles, je ne vais certainement pas me flinguer parce que mes chailles se seront fait la malle.

     Sur quoi, laissons les acouphènes, qui sifflent depuis une dizaine d’années, si tonitruants parfois que je me demande comment je peux les supporter le plus gros du jour; mais c’est tout simple : ils sont en général constants, la musique les émousse, et surtout quelque pensée m’accapare, soit de très bas étage (accès de parano ciblée, objets “inexplicablement” égarés, etc), de plus en plus rarement ambitieuse, à l’ordinaire le mince effort de comprendre les lignes que j’ai sous les yeux… La volonté d’oublier les sifflements, en revanche, a partie perdue d’avance, et ils deviennent tout spécialement pénibles quand on les prend pour sujet; mais il est apaisant aussi que la médecine n’ait rien trouvé à y faire, et abandonné le terrain aux “herbes chinoises” des charlatans : la résignation m’est aussi facile devant la nature qu’insupportable face à l’oppression humaine, ouverte ou masquée, réelle ou supposée… laissons : ils ne m’empêchent pas de dormir, et ce n’est pas d’eux que je mourrai, avec des contorsions de dessin animé : je regrette seulement de n’avoir pas mieux goûté l’époque où ils ne retentissaient pas; et ce regret devrait m’enseigner à jouir du présent; car je les ai déjà surpris à me jouer des airs, et ça se laisse moins facilement oublier.

     Passons aussi les maux de bide et les mauvaises digestions, devenus chroniques hors-canicules, et qui doivent assurément beaucoup à la mangeaille, mais je ne suis pas parvenu à découvrir l’aliment de trop, ou celui qui manque; d’un mois l’autre, je découvre ou redécouvre œufs, poireaux, yaourts, brocolis, ananas, viande ou matières grasses, qui semblent “marcher”, puis ne suffisent plus, parce que trop systématiquement consommés? J’incrimine quelque additif au pain de mie de chez LIDL, ou le xylitol des chewing-gums, sans oublier que les mets que j’incrimine, j’en avais bouffé auparavant des quintaux, ni l’origine iatrogène ou au moins nosocomiale d’un mal qui m’occupe considérablement plus que les précédents, mais, lui non plus, ne m’inclinera pas à des résolutions définitives.

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