Il y a bien des rapprochements à faire entre Denis et Michel, mais, à vue de nez, plutôt superficiels. Cette assurance que leur aurait donnée l’amour reçu dans leur petite enfance, qui aurait fait d’eux de bons élèves, aptes à tout assimiler, et de gros Q.I. (encore que je me demande si Geneviève, mauvaise élève, ne les battrait pas tous deux aux tests, la vitesse étant prise en compte), cette intériorité dont ils jouiraient, qui les dispenserait d’histrionisme (Michel ne raconte rien de ses affaires, etquand Denis, harcelé de questions, m’informe de ses tribulations médicales, c’est à la condition expresse que je n’en souffle mot à sa mère : de ma bouche, ce serait du bidon; de la sienne, je n’ai aucune raison de le supposer), ne semblent liées ni chez l’un ni chez l’autre à l’internalisation de modèles parentaux, que l’un semble chercher (tout me porte à croire qu’il m’avait idéalisé, moi, entre autres, et ne me pardonne pas de ne pas correspondre, à moins que ce ne soit de ne pas renvoyer l’ascenseur… si ça s’en distingue!), alors que l’autre s’en passe, et cale son propre cul dans le fauteuil suprême – mais si confortablement que ça? Il y a quand même un antagonisme qui n’a rien perdu de son âpreté, bien qu’il soit évident que je contribue fortement à le raviver… Mais je n’ai que trop parlé déjà d’un type avec lequel j’ai eu une ou deux heures de conversation en dix ans, qui a pu évoluer, et que je réduis peut-être à ce qu’il fut, ou, pis, à ce que je croyais savoir de lui? Mouais. Lui en tout cas s’efforce intensément à la réciproque, et à garder le haut du pavé : son fils et sa compagne ont dû lui souffler assez fort que ses dénigrements puaient l’envie, et ce fut un régal quelque peu sadique, lors de notre ultime échange téléphonique, de l’entendre me rasséréner au sujet de mon oraison funèbre : « T’as fait un tabac! Les gens ont trouvé ça émouvant. D’ailleurs, je t’avais recommandé au curé, je lui avais dit que j’avais un frère de formation littéraire. Pour une fois que tu te fais comprendre »…, etc, et j’y insiste, le texte n’est rien, sans ce ton qui tombe des nues, cette supériorité muée en diction, à quoi s’achoppe, à présent comme jadis, mon impénitente affection. Soi grandiose? Je ne sais. Il me semble qu’il y manque le revers de néant, bien qu’une modestie formelle soit à son poste. Mais l’épaisseur de la cuirasse ne suffit-elle pas à dire une peur de la dévalorisation plus intense encore que la mienne? Il avait “reconnu”, dans le cas Trou, le “mandat de décevoir” qu’il avait senti peser sur lui-même, de par la démesure et la contradiction des exigences. Et je pense que s’il ne s’est pas fait casser le cul de façon aussi réguloutrancière que mézigue, il a bien dû, faste ou non, moutards ou non, se passer d’approbation paternelle toute sa vie, jusqu’à entendre taxer d’imitations les boutanches de Pétrus qu’il offrait. Était-il, d’entrée de jeu, suffisamment lesté d’affection pour se reposer sur des instances internes? Ce serait sculpter les nuages qu’essayer de répondre. Après tout, s’il en est un à qui suffise de “demeurer seul dans une chambre” 23h45 sur 24, 363 jours par an, c’est moi : conclure de là à l’autarcie psychique serait fallacieux, je suis bien placé pour le savoir. A fortiori à une forte dose initiale d’amour! Au surplus, n’omettons pas que nous sommes trois sur cinq à avoir joui de béquilles affectives tardives, en la personne de leurs gosses, et que ceux qui n’ont daigné, c’est surtout parce que leur partenaire a fait faux-bond. Pourtant, ici encore, tenez… Cinq rejetons, qui en ont six à la génération suivante : on pourrait ne voir là qu’un phénomène de société, si la branche cadette, qui fut le soleil de mon printemps, n’affichait, pour cinq enfants, dix-sept ou dix-huit petits-enfants! Grégarisme, c’est possible, d’autant que cette multitude est arrivée tôt; mais on ne m’ôtera pas de l’idée qu’il y avait des raisons, chez “nous”, de ne pas se conformer à l’exemple parental, ou seulement quand sonnait l’horloge bio, pour sauver sa vie. Cela dit, on ne peut clore le sujet sans cette note en bas de page : à ce jour trois sur six de ces gosses semblent parfaitement normalisés, et raisonnablement heureux – même celui, d’ailleurs, que j’ai étiqueté narcipat, lequel s’épanouirait en Fac, ce dont je ne me désole pas, en dépit de mon mauvais naturel. Seul Jean-Yves, apparemment, a posé aux deux siens cette barre “primer pour être aimé”, et fait d’eux des bêtes à concours chargées de sa revanche : bonne façon, pour une réussite par ci par là (si elle n’est pas gâtée d’avance par son objectif), d’usiner des milliers de frustrés. Mais ces gosses sont trop jeunes, et je les ai trop peu vus, pour risquer des prophéties.