Pour ce qui est de ma sœur, que j’ai gardée pour la bonne bouche, il est hors de doute qu’elle m’a divinisé, à une époque où tant soit peu de retour lui aurait rendu un service vital, et où je ne faisais d’elle nul cas, l’affublant de surnoms aussi aimants que “Madame Mim” ou “la Tare”, dont je fus d’ailleurs seul à user; qu’il fut, plus tard, un temps où ses avances passèrent le seuil de l’équivoque, et que si elle avait été, ou plutôt si je l’avais perçue tant soit plus féminine… je ne sais pas. C’est un passé qui assurément m’importunerait, et mieux vaut s’être abstenu, si j’en crois la gêne que me laisse le simple souvenir de quelques heures d’attirance, restée secrète [et qui le restera au moins jusqu’à ma mort, car j’ai l’intention de caviarder ce passage in blogo [1]], pour ses seins. J’ai tendance à jucher son dévouement, sa compréhension, sa fiabilité touchant le réel, sur une espèce de piédestal, dont je n’ai pas manqué de la déboulonner illico lors de manquements, tel que l’achat quasi-fictif de Neuvic, ou le maintien de relations avec Hélène, qui m’avait jeté. Mais nous nous sommes toujours rabibochés, quoiqu’à l’heure qu’il est, tous ponts coupés avec sa progéniture [2], et ayant décliné une offre de séjour qui me paraissait par trop voulue et caritative, je pense attendre, pour lui faire signe (si l’on excepte celui-ci), que mon pronostic vital (ou le sien) soit bien engagé [3]. C’est le seul être au monde qui approche, à dire vrai d’assez loin, une incarnation de l’âme-sœur, ou de la maman-qui-comprend-tout, dont le jugement me suffirait, non sans que j’en ressente une sourde humiliation, car c’est ma petite sœur, et normalement c’est à moi qu’il incombe de servir de référence et de dispensateur de valeur – rôle de jadis, dont il ne subsiste que de bien minces lambeaux.

     Je m’apprêtais à passer sur le soupçon de perfidie dont s’est longtemps assortie ma canonisation de Geneviève : c’est la serviabilité même, endurant un coup de filet d’eau tiède par jour, accourant chez ses parents dès qu’ils avaient un pet en travers, et même sans, puis chez la seule qui reste,et toujours d’une éminente efficience, que ce soit pour réparer l’ordinateur, mitonner des plats ou commander l’objet rare sur Internet. Qu’elle fût largement défrayée, et que maman ne laissât pas une goutte de liquide à sa mort ne me paraîtrait que naturel, et la bonne conscience de mon égoïsme y trouverait son compte : plus cher payés les bons soins, moins je me sens coupable de m’en abstenir. Mais je n’aime pas qu’on me prenne pour un con. Or voici texto le modèle de déclaration à signer que je trouve dans mon courrier du matin : « Je soussigné Pierre B*** demande que le portefeuille titre de M. Paul B*** soit vendu et que la totalité des avoirs détenus à son nom soit versée sur le compte de Mme É*** B*** à la Société Générale. » Il n’en faut pas davantage pour que le fantôme de la captatrice de testament renaisse de ses cendres encore tièdes. Je crois me foutre à peu près de l’enjeu, du moins s’il n’excède pas les cinq chiffres par tête [4]. De là à demander qu’une somme dont le montant me restera inconnusoit distraite de la succession, afin d’être versée à ma frangine de la main à la main, il y a tout de même de la marge, et me voilà parti dans une caracole doucereuse et assassine… que je retiens à l’écurie au moment d’appuyer sur send, pour y substituer trois lignes expliquant le remplacement de “demande” par “autorise”… et enfin décider de faire le mort quelques jours, pour laisser le temps aux autres spoliés de protester à ma place. Je n’arrive pas à voir Geneviève comme âpre au gain, mais étranglée par l’entretien de quatre (ou cinq!) personnes avec un salaire unique, et vivant dans une précarité anxiogène. Je lui prêterais du fric sans hésitation ni grand espoir de retour, mais il me défrise qu’on prétende me manipuler, ce que je crois à la fois très plausible et pas du tout, phénomène courant, et qui pourrait relever, pour recopier Otto une fois de plus, de “l’absence de toute capacité à opérer des discriminations fines sur la réalité d’autrui” – sauf que j’en opère, mais de contradictoires, et de ce fait n’y puis croire. Et il est bien possible, après tout, qu’il y ait du vrai dans ces régressions, dont Oriane et lui nous taxent, aux bons et mauvais objets clivés, car je retrouve quelque chose de ce revers de médaille dans l’angoisse relative aux indiscrétions, qui surgit parfois de l’ombre pour chasser la confiance du charbonnier, pas plus fondée que son antagoniste. Deux imprimantes successives étant tombées malades, j’ai longtemps sauvegardé mes scribouillages, via mail, sur la bécane de Geneviève, adornant de deux étoiles “top secret” les écrits intimes, journal notamment, à n’absolument pas lire. Et je n’ai pas laissé de craindre souvent, constatant ou croyant constater à quel point j’avais chu dans son estime, qu’elle eût jeté l’œil sur le prohibé, sachant pertinemment que moi-même, rôles inversés, je me serais empressé de le faire. Soupçon longtemps ambigu, du reste : dans mon besoin de réhabilitation totale,ne désirais-je pas, inconsciemment, une lecture clandestine plus que je ne la craignais, puisqu’elle ne pourrait faire état de ce qu’elle aurait surpris? D’autre part, je récupérais la culpabilité de la haine dont je serais l’objet, provoquée par mes propos et cette communication saugrenue. Lors de poussées paranos, l’indiscrétion pouvait s’accompagner d’une trahison, via transmission de textes ou d’U.R.L. à qui ne pouvait que s’offusquer de leur contenu. Cette saloperie-là, je ne l’ai jamais faite, mais il serait vain de m’en vanter, vu qu’on ne m’en a pas donné l’occasion. Et toutes les traîtrises que je suspecte et redoute, notamment depuis Joaquin, ne sont-elles pas justifiées par ma trahison constante, via la pensée et l’écriture, des êtres mêmes qui m’ont été les plus chers? La pensée, passe encore, c’est difficile à cafeter, et la parole manque de preuves, mais l’écrit… Je suis obligé de taire ici les “raisons” semi-paranoïaques que j’ai <eues> de penser que ce blog a<vait> été mouchardé à maman (Eh oui.Mais comment voulez-vous grandir, dans ces conditions?) le 10 ou 11 novembre, démarche que j’attendais depuis bon bail, et que Geneviève aurait disposé de trois ans pour opérer, délai qui à lui seul suffirait à faire d’elle une coupable fort improbable. Mais ne précisons pas vers quelle ordure s’orient<ai>ent mes soupçons… ce jugement moral m’étant d’ailleurs interdit, et ce n’est pas mon moindre problème : dans un système strictement “véritaire”, il n’y a aucune raison pour qu’un nain que ma prose a offensé, et qui ne se sent pas de taille à y répondre, ou se pique de ne le point daigner, ne s’en prenne pas de cette façon à une nonagénaire innocente pour se venger par la bande… plus efficacement qu’il ne pourrait croire, car cette fois ma dernière lucarne sur le monde se referm<ait>, et la solitude extérieure se doubl<ait> d’une internalisée. Essayons d’avancer tout de même, et gardons-nous de geindre, puisque nous ne subirions que ce que nous aurions mérité, d’abord en disant du mal de tout le monde, ensuite en diffusant cette adresse sans discernement. D’ailleurs, mes neurones intestinaux ou pancréatiques vont bien inventer quelques facéties pour me procurer un peu de présence merdicale cet hiver – ne serait-ce que la petite remplaçante burkinabé du bon Docteur Bâfre, quarante kilogs toute mouillée, et sans un gramme d’humour!

     Arrachons-nous à la séduction morose d’un caricatural méchant digne d’un frileur – pour quelques médisances! comme s’il était possible de régler ses comptes avec soi sans égratigner un peu les autres au passage! – et attendons un minimum de preuves pour faire endosser à ma frangine un costume de tartuffe encore plus noir, qui ne lui va pas. Il suffit bien de surfaire à plaisir sa perspicacité, sa science du réel, et de pousser le bouchon, quand elle évoque l’agraphie qui la frappe (et qui contribue fortement à espacer les rapports, puisque c’est mon mode de communication favori qu’elle repousse) jusqu’à conjecturer qu’elle serait due à la crainte d’écrire mieux que moi, et au désir de préserver par là ce qui reste d’une vieille idole en morceaux! Geneviève a certes matière à romans plus irrigués qu’un vampire exténué d’avoir sucé et resucé le sang de sa maigre expérience; et je ne vois pas trop de quelle supériorité de style ou de clairvoyance je pourrais bien me targuer pour être, de nous deux, l’écrivain; n’empêche qu’il est plus économique d’attribuer son blocage à une autre peur : celle que les prétentions ne passent les moyens, et, à son insu, de n’écrire que des pauvretés. Je ne crois tout de même pas qu’elle me répondrait, comme Chantal quand je la poussais au vélin : « Les Mémoires d’un âne, c’est déjà fait », mais il est significatif que sa crampe joue surtout sur la spéculation, qu’elle laisse sans réponse, ou salue d’un acquiescement global, et non sur le factuel.

     Je voudrais faire de ma sœur un parangon d’équilibre et de pondération, parce qu’il m’arrangerait d’être évalué par quelqu’un qui dise le vrai sans bémol, m’abandonnant la fantaisie et le délire; et elle s’en acquitte dans la mesure du possible; mais je ne me cache pas qu’il est des champs où elle n’en sait pas plus que moi, et, en littérature, surtout autobiographique, qu’elle se sent incapable de donner une opinion, moins, je crois, du fait qu’elle m’épargne, que d’une paralysie à la perspective que cette opinion soit à son tour jugée par qui en saurait plus. Elle a beau se distancier d’elle-même de son mieux, et affecter le détachement, il est assez clair qu’elle reste insatisfaite (ou l’est redevenue, l’enfance de ses rejetons ayant pu la combler une douzaine d’années), et s’exténue à relever tous les jours un barrage contre le mal de vivre et l’auto-dépréciation : au sortir des constats de la nuit, il lui faut une bonne demi-heure de solitude, le matin, pour se remettre en état d’affronter la grisaille du jour. Avec toute son intelligence, un amour des gosses, une patience, qui se seraient épanouis dans l’enseignement, elle n’a pas réussi à faire deux années de fac dans une des disciplines qu’elle choisissait mal (les maths, puis l’histoire) comme à dessein, et a dû se rabattre sur un emploi à la Banque, obtenu par népotisme, et dont elle n’a pu tempérer l’insignifiance qu’à grand renfort d’activités syndicales. Après des années de militance anarchiste et de charité pour les paumés de passage (qu’elle n’a jamais réussi qu’à métamorphoser en pignoufs), elle a attendu les derniers coups de l’horloge bio pour donner à sa vie l’humble sens de la transmettre, et, à quarante-deux berges, en prendre, non sans tribulations (les accouchements furent pénibles, ai-je ouï, et Sylvain, physiquement, n’a pas touché beau jeu), jusqu’à la soixante-cinquaine. Bon placement! Surtout si les petits-enfants assurent trente de mieux. Celui de Jean-Yves est encore meilleur, et il ne s’en est fallu que d’une candidate pour que moi-même… mais halte aux jérémiades! je le regretterais tous les jours, et il n’est pas dit que ma sœur et son Jules, la meilleure pâte d’homme qui soit, et beaucoup plus malin qu'il ne sait l'être, ce qui suffirait à lui tailler un créneau d'exception, n’aient souvent aspiré à de longues vacances! Si peu que je les aie côtoyés, au cours des deux décennies qui précèdent, tout pour les gosses m’a paru une doctrine un peu étouffante. La télé seule leur était refusée, avec une opiniâtreté purement formelle, puisqu’une montagne de dessins animés s’y substituait, et que les jeux idiots ne tenaient plus dans les placards.

 

[1] Dans celui, du moins, dont je lui ai refilé d’adresse. Quand bien même elle arriverait ici par ses propres moyens, je ne serais pas censé le savoir. Et ce sont déjà bien des lignes pour une absence d’inceste!

 

[2] Je commence peut-être à saisir que le droit d’intruser l’intime soit dénié à un ni-psy-ni-père dont les “bonnes intentions” ne sont rien moins qu’établies, mais n’ayant pas grand-chose d’autre à fournir, répugnant aux relations mondaines et à payer d’un chèque un mauvais procédé… au diable, m’en passe à l’aise, et tant mieux si c’est réciproque!… (et autant censurer ici un soupçon imbécile qui a très mal subi l’épreuve du vieillissement, comme tant de ses pareils. Bien sûr, il est moins douloureux de voir trompée sa méfiance que sa confiance. Mais éviter avec tant de soin la douleur à venir, c’est refuser la vie.)

 

[3] Voir suite, le surlendemain. Quelle confiance avoir en la parole d’un rigolo qui ne peut même pas se prévoir lui-même?

 

[4] Apparemment, c’est à peine s’il dépasserait les quatre en tout! Gardons ce beaucoup de bruit pour rien comme représentant de tant d’autres censurés…