Ces deux gamins ont-ils été épatants, comme je me suis complu à les trouver, à raison d’un ou deux jours par an? En tout cas, pas plus chiants que les autres, et plus attachants pour l’étranger, très vite adopté, comme s’ils eussent été en quête de recours. Alors que ma sœur est un vrai cordon bleu, savant et créatif, ce sont bien les seuls gosses que j’aie vus bouder la bouffe de la maison, et priser celle de la cantine, réclamant au retour des plats aussi inattendus que de la brandade de morue! Et lorsque le maître (d’école) avait dit, les parents n’avaient plus qu’à s’écraser. Manifestement, ils n’étaient pas pris au sérieux par leur progéniture, ce que pouvait expliquer une éducation qui se piquait de démocratie : chez eux, tout se négociait, se discutaillait, et la parole était libre – unilatéralement, ça s’entend. Le naturel avec lequel Sofi, à sept ans, m’exposait qu’elle ne voulait pas devenir « grosse et moche comme maman », devant l’intéressée qui, au lieu de lui coller la tarte aux quetsches qu’elle aurait reçue de sa propre mère pour une semblable réplique, encaissait en souriant jaune! Je crois bien que j’aurais toléré, voire exigé, le même franc-parler de mes mômes… commis la même erreur? Dans un monde en proie au Pouvoir et au Respect, peut-on monter une tente qui en soit préservée, et y gagner autre chose que de se disqualifier soi-même, de priver sa progéniture d’imagos structurantes, de la contraindre à les chercher ailleurs… et s’agit-il bien, fondamentalement, d’une question de méthode, ou tout bonnement de l’assurance dont les fondations profondes font défaut au père plus encore qu’à la mère? Certes, leur baraque offrait un modèle alternatif, celles des copains étant dans l’ensemble plus cossues, plus spacieuses, ceintes de jardins; les mâles travaillant, les femelles moins, et se soignant la ligne et la façade; mais si le contre-modèle, au lieu d’être adopté, est jugé du point de vue des autres, n’est-ce pas qu’on sent le ver du doute au cœur de parents qui se sont faits esclaves, et qui sont demandeurs, non fournisseurs, de justification? Malheur à la ville dont le prince est un enfant! Le présent atteste qu’il n’y avait pas lieu de prophétiser des catastrophes; mais c’est tout de même un danger à signaler, quand on se flatte d’éviter les erreurs dont on a pâti, et de tout comprendre, que celui d’en commettre d’autres, et qui sait? de pires, en s’interdisant d’interdire et d’ordonner, sans parvenir à atteindre cet idéal, mais en finissant par plier sur à peu près tout.

     Rien du pire n’est arrivé à ce jour, et, à moins que Sylvain ne soit le supposé putois que j’évoquais plus haut […], je ne renie rien de l'éloge tempéré que m’ont inspiré ces deux mouflets, ados devenus, il y a deux ans et des poussières, la dernière fois que je les ai vus. Ce qu’il faut ajouter ici, c’est qu’à l’inverse du processus ordinaire, ils semblaient s’être mis à l’adolescence à estimer leurs parents, sur pièces, en somme,et ce succès, disons collatéral, de l’éducation néo-libertaire mérite d’être gravé dans le granit, au cas où je me brouillerais avec ma sœur dans les jours à venir. Pour ce qui est des craintes qu’on pouvait nourrir, et des pronostics que j’ai tus ou énoncés, ils semblent également infirmés par les faits : Sofi, maquée avec le même mec depuis l’âge de quinze ans, pourrait bien le rester jusqu’à cent-quinze, ne jamais reprocher à ses vieux de lui avoir tenu la chandelle, attendre un âge raisonnable pour enfanter à son tour, et vivre dans une médiocrité paresseureuse une version de l’amour conforme aux romans, mais sans précédent dans cette famille; le plus drôle, c’est qu’ayant vécu, cultivant la vivacité d’observation qui m’a frappé chez elle dès son plus jeune âge, et ayant rangé l’écriture dans sa boîte à outils, je la crois très capable de décrocher un jour sans effort le lièvre après lequel son oncle se sera époumoné en vain, soit qu’une bonne petite souffrance la pique au cul (et son mec, tout bras-cassé ou main-poilue, peut bien au moins fournir ça), soit tout bonnement pour le plaisir, et c’est bien ainsi, j’en ai peur, qu’on fait les bons romans. Quant à Sylvain, narcipat, narcipat, il me plaît à dire; mais un narcipat avec des relations d’objets, internes ou externes, un narcipat qui n’est pas totalement replié sur la quête de soi et de sa valeur, qui aime ce qu’il fait, et sublime à tour de bras, n’a pas, en principe, un destin de déréliction pure.

     Ma sœur a titubé un bon bout de sa vie sous le poids du devoir infaisable, de la culpabilité sans faute, de la négligeabilité, et une part (faible, j’espère) de ce fardeau m’est imputable. Elle m’a pris, bien autrefois, pour maître à penser, et même à vivre, peut-être parce qu’elle retrouvait, dans les relations conflictuelles que j’avais avec notre mère, quelque chose de la liberté qu’elle aurait souhaité prendre. Elle m’a longtemps et démesurément admiré, lisant les bouquins dont je faisais l’éloge (et que je n’ai pas tous finis), accomplissant les exploits (cinquante kilomètres (ou cent??) de marche non stop!) dont je m’étais vanté, sans obtenir en retour qu’une considération bien tiède. Et même de procréer ne l’a pas délivrée, puisqu’il semblait lui tenir à cœur que je fisse cas de ses enfants – quand toutefois elle n‘avait pas la naïveté d’estimer qu’être aimé d’eux dût me retenir à la vie! Car l’affaire n’est pas claire : il se peut que la pitié ait largement succédé à une ancienne dévotion, et forme avec elle un composé instable, cousin du sentiment que m’inspirait mon père, pauvre type et source de toute valeur, depuis l’aurore de ma vie consciente, ou du moins mémorielle. Le choix délibéré de la charité qu’a fait Geneviève (que je me rappelle fort capable de mettre une bombe dans un café huppé, il y a trente ou quarante ans), choix qui lui taille, dans le microcosme familial, un profil aussi original que le commerce (car ce n’est pas l’acte isolé, mais l’adonnement qui coûte), résulte-t-il de la recherche éperdue d’une spécialité sans concurrence? À l’origine peut-être, mais ce qui me frappe, touchant d’ailleurs tous mes siblings, c’est à quel point le percipi tient moins de place dans leur vie que dans la mienne… peut-être, après tout, parce que cette dernière est la seule à être aliénée, non à des regards familiers, mais à d’inconnus. Il n’empêche que j’ai bien eu, moi aussi, le “rêve modeste et fou” de me rendre utile, pas directement en procurant du bien-être, sinon d’origine esthétique peut-être, de temps en temps, mais en aidant mon lecteur, quelle prétention! à se libérer de la mince fraction de déterminismes et de prêt-à-penser dont je parvenais à m’émanciper moi-même. Rendre à quelqu’un le service exact qu’il désire, qu’il ose ou non le demander, ah, fi! fi! Ç’aurait sonné esclavage, et en outre, c’était comme avec ces cadeaux précédés de : « Qu’est-ce qui te ferait envie? », priver le destinataire de découvrir ce dont il ignorait avoir besoin, qui ferait péter les parois de son soi étriqué et me vaudrait plus que de la reconnaissance. À présent que lorsqu’un lecteur se pointe, je me demande s’il émarge aux R.G. ou de quel passé nauséabond il remonte, est-ce que regrette la Voie de la Charité? Non, rien de rieeeeen… Et puis, il n’est pas trop tard… quand j’aurai fini ça, arf. Revenons, parce que si c’est tout ce que j’ai à dire sur ma frangine… Il faut au moins noter que l’entreprise caritative, pour ce qui m’en paraît, semble ciblée sur ses ex-tyrans, encore que ce soit galvauder le terme que l’employer aussi bien pour un père et un frère aîné qui, focalisés sur leur nombril, ont peu ou rien attendu d’elle, que pour une mère possessive qui tenait sa fille pour son lopin d’autorité personnel, et a bien dû, tout de même, au bout de force engueulades et châtiments corporels, lui éviter les erreurs que j’ai commises la première fois que je me suis cuit un œuf ou un pull de laine à 90° (ce carton-là, au vrai, resta sans second), pour ne rien dire de l’immensité de ce que j’ignorerai encore en mourant. Que ça lui plaise ou non, et même si l’acquêt ultérieur l’emporte largement, Geneviève a hérité d’un fond de connaissances “féminines”, comme Colette de sa Sido semi-mythique : s’est-il toujours associé à une forme de complicité et d’affection, ou l’héroïne a-t-elle a opéré une conversion de la rancœur en compassion? Si c’est le deux, j’aimerais bien en connaître la recette. Dire que c’est simplement de grandir, pur verbalisme, à moins de préciser qu’on ne grandit qu’à la condition d’élever soi-même des enfants, et de réaliser à cette occasion quelle galère ça peut être, et que la meilleure volonté ne porte pas nécessairement de fruits.