Avec mes petits portraits hypothétiques, qui en disent sans doute plus long sur le portraitiste que sur les portraicturés, j’ai un peu perdu de vue la question initiale, à savoir : papa nous a-t-il tous esquintés? Et quelle autre réponse pourrais-je y donner que : probablement, oui, avec mon aide pour certaines des victimes. Même Michel et Denis, les nantis d’intériorité, en principe du moins, peut-être les seuls que leur mère ait durablement aimés, ne forment pas les modèles d’hédonistes qu’ils se sont piqués d’être. Mais leur besoin d’avoir, et surtout d’avoir eu, toujours raison, leur souci de compétition intrafamiliale, sont-il si rares qu’il s’impose de mobiliser la nosographie? Qu’ils aient été gênés aux entournures par des exigences auxquelles il était impossible de satisfaire, et peut-être insidieusement conçues pour cela, ne les a tout de même pas empêchés de vivre, ni, je suppose, d’éprouver des sentiments authentiques, des joies objectales profondes, d’avoir des amis, des passions, et un respect minimal d’une éthique altruiste… À vue de pif, seul Jean-Yves semble un peu engagé sur le versant pathologique, et rien n’atteste, chez aucun d’entre eux, l’existence d’un soi écartelé entre le grandiose et le nul, ni un dysfonctionnement des relations d’objet débouchant sur une solitude d’ours blanc sur un éclat de banquise.

     Papa est sans doute à classer parmi les narcipats à tendances paranoïaques, comme moi en somme, mais nettement moins atteint, si on laisse de côté la révolte terminale, le refus d’avoir vieilli et de se résigner au sort commun, dont je semble bien parti pour produire prématurément mon propre exemplaire. C’est un homme qui – beaucoup plus que votre serviteur, enfermé toute sa vie dans les romans, et confronté surtout, pour l’authentique, à des enfants ou des adolescents – s’était frotté au réel, un réel pour fonctionnaire dont la paye tombait tous les mois, mais formé tout de même d’hommes et de femmes faits, avec lesquels, pour cons qu’ils fussent, il fallait composer. Il n’avait pu passer nonante sans apprendre à les connaître au moins un peu, à les prévoir, et il est hors de doute qu’au petit jeu d’évaluer une vraisemblance, il me battait à plates coutures. Cela posé, je crois qu’il n’a pas cessé de la mesurer à son ego, et de réputer frime tout ce qui le dépassait, sans se faire trop de nœuds au cerveau quant à l’existence d’une altérité irréductible. Le soi grandiose, quand un homme prend de l’âge, devient une entité bizarre : il n’est pas exactement clivé, car les accomplissements effectifs lui collent de sacrées baffes, et, à moins de verser dans la psychose, ne peut être verbalisé, même in pettissimo, sous la forme : « Je suis le plus intelligent du monde » (ou le plus créatif, ou le plus lucide, ou,chez d’autres : le meilleur, le plus heureux, que sais-je? le plus beau, même…) comme il l’est encore tant qu’on n’a guère de points de comparaison, ni encore eu l’occasion de faire quoi que ce soit, mais il subsiste quelque part comme une espèce de nébuleuse de supériorité potentielle qui se doit en tout cas d’être incontestée face à ceux qu’on fréquente, aux proches, et notamment à ceux qu’on a naturellement dominés jusque là, puisqu’ils sont issus de vos gonades. Mon père ne pouvait pas se prendre pour un brillant causeur, les faits formant barrage, mais pour s’estimer plus malin qu’un brillant causeur, il suffisait de débiner ce que l’autre avait dit, et de ne pas rire à ses vannes [1]. Et, pour se trouver supérieur à des scribouillards dans mon genre, lui qui n’écrivait pas, de nous juger simplets, pâteux, emberlificotés, à la fois mauvais et illisibles. Comme écrivait une élève, pour cent qui le “pensaient” : « Ce texte est complètement idiot et je n’y comprends rien. » De l’envie? Kernberg n’hésite pas à la dénoncer sans relâche, consciente ou inconsciente, et je persiste à exiger la nuance : je puis envier le succès de ce que je conchie, refuser l’effort d’en prendre plus avant connaissance, surtout si je n’y retrouve rien de moi, mais envier une production sans en quelque façon l’apprécier, ça me semblerait impossible… si j’étais doté d’une inébranlable confiance en mes goûts et jugements. Je jalouse la chance dont jouit l’autre, les belles filles qui se le disputent, la liberté que lui donne le pognon, la confiance en soi dont il fait preuve, et protester que je ne voudrais pas de ces biens matériels et psychiques au prix d’avoir commis ce roman stupide ou cette croûte infâme sonne un peu creux, non? et ne relève peut-être que de cette modalité de l’autodéfense qu’est l’effacement d’une comparaison.

     Mon père n’avait rien à m’envier que de plaire aux gosses, d’accaparer le crachoir à table, et d’avoir réalisé un de ses rêves de jeunesse – à la réussite près toutefois, et la paille est un baobab. Mais consacrer douze briques à imprimer ses élucubrations exige, sauf folie, d’avoir fini quelque chose, plus assez de croyance en soi pour procéder à une vérification, et pour prodigieusement agacer un type qui, estimant valoir mieux que vous par essence, n’a pas risqué ses brouillons hors du tiroir, et que de surcroît vous provoquez, en utilisant de son ex-nom de guerre, sans reconnaître la moindre dette à son égard. Je ne pense pas que papa ait lu plus de pages de mes ours que je n’en lis moi-même des inédits de rencontre, et ses critiques littéraires se situèrent au-dessous du pitoyable. Les dépréciations à caractère plus général montraient quelque pertinence quand elles s’en prenaient à l’enfant histrionique que l’apparence d’homme était restée. Mais elles étaient trop sommaires, trop grossières pour flécher juste, si elles n’avaient reproduit… En suis-je bien sûr, bon sang, de ça? S’il m’avait cassé le cul à longueur d’enfance, serais-je resté, à vingt ans, un morveux au narcissisme si immature qu’il suffisait de me citer je ne sais quoi que “personne n’avait encore fait”, fût-ce en musique, alors que je ne savais pas un mot de solfège, pour que je répliquasse illico que j’allais, moi, m’en charger (je revois les yeux ronds de Maupoix!), et, presque cinquante ans plus tard, le même abruti qu’il ne faudrait pas aiguillonner des masses pour qu’il trouvât les mélodies qu’il fredonne sous la douche aussi harmonieuses que le meilleur Mozart, et que c’est bien dommage de ne pas disposer du matériel nécessaire pour les enregistrer? Est-ce que je n’ai pas plutôt l’air d’un de ces morpions dont on n’a pas contrarié à temps, “en milieu sécurisé”, les rêves de grandeur? Est-ce que papa, quand j’étais jeune, n’y serait pas au contraire allé sur des œufs avec moi? Est-ce que je ne l’ai pas, longtemps, senti comme une espèce d’allié, de soutien, jusque dans mes insuffisances scolaires, le petit Michou étant, lui, du côté de sa maman? (Je me demande si le pauvre Jean-Yves en avait un, lui, de côté… Il semble n’avoir échappé à la transparence que lorsque ses aînés eurent quitté la maison.) Ai-je tort de lire en moi, avec quel dépit! (officiel, du moins) que je ressemble à mon père plus qu’aucun autre, et jusque dans le refus d’une ressemblance qui me supposerait un égal? Mais répondre, comme j’ai (été) tenté de le faire il y a onze mois, dans Le deuil sans peine, que je ne lui pardonnais pas de l’avoir déçu, n’est-ce pas présumer qu’il était posé ex initio des conditions à l’amour, ou à l’espèce d’estime qui en tenait lieu? Je suis dans une situation inconfortable : après cinq mille pages fixées sur l’horizon d’un double rejet, éventuellement imaginaire, mais pas moins ressenti, celui de ma mère, d’abord, à la naissance de Michel, puis celui de mon père, pour des causes tenant tantôt à son horreur de l’homosexualité, tantôt tout bonnement à sa narcipathie, voilà d’abord qu’il m’a paru plus plausible d’avoir encaissé mon délaissement à dix-neuf mois pour faire de mon petit frère mon élève et mon compagnon de jeux, avant de trouver en lui, disons tardivement (en matière, s’entend, de dérangement mental ou affectif : à un âge où l’on a manqué l’embranchement de la psychose) un rival que j’aurais contribué à former – amertume oubliée, mais probablement vive à cinq ans, même si elle n’était pas pleinement consciente : ne serait-ce pas lui, l’archétype de l’âme-sœur? et le lointain canevas de cette vocation d’enseignant qui n’a consenti ensuite à se révéler qu’à l’usage, et m’a donné plus de bonheur que l’écriture, restée quasi sans écho? Je ne suis pas privé d’un rejet à proprement parler, mais il perd, avec son ancienneté, beaucoup de son tragique, si ma mère ne m’a pris en grippe que quand j’ai commencé à martyriser son favori. Et voici que le second rejet se déroberait à son tour! Mon père, innocent! Cela ne se peut. Ce n’est pas qu’il soit trop tard pour lui rendre justice qui me perturbe, mais que, dans ces conditions, il devienne ardu de faire de l’outrecuidance une réponse à la dévalorisation, à moins de situer celle-ci dans les faits, et dans des faits, je le répète, qui ne s’enfoncent pas dans la nuit des temps : je me souviens de mon désarroi à six-sept ans, il fut vif, d’accord, mais il suppose qu’avant je me sois pris pour un dieu! Le tort qu’on m’a fait ne serait pas premier! Merdre. Immoraliste, d’accord, mais enquiquiné tout de même. D’ailleurs le raisonnement grince et déconne : supposée l’installation du soi grandiose, et un besoin tardif de le faire adouber par mon père, le pis que je pourrais reprocher à ce pauvre homme serait de s’y être mal pris en le heurtant de face… et d’en avoir favorisé la naissance en exhalant le mépris et la suspicion où il tenait l’humanité entière.

 

[1] Sur la fin, alors que tout effort de piger l’avait quitté, le réflexe nu d’une moue dépréciatrice, même quand on s’était contenté de citer avec éloge le mot d’un autre, restait fidèle au poste. Seigneur! Aurai-je ce dénigrement d’automate pour dernier soi?