Pour s’être sacrifié, pour avoir renoncé aux légitimes espoirs qu’il fondait sur son génie, à l’illusion duquel il ne renoncerait que pour écraser celle que je nourrissais sur le mien, quand il me verrait marcher “sur ses traces”, cet homme attendait un tribut d’attentions, de remerciements, d’admiration muette, ou au moins le retour d’ascenseur… qu’il a fini par s’aigrir de ne pas recevoir? Dur à dire : n’est-ce pas simplement la honte de mon ingratitude qui reparaîtrait sous les ratures, et qu’inverserait ce prétendu diagnostic? Tout son crime ne consistait-il pas, simplement, à se distancier de lui-même, à être incapable de se prendre pour dupe, et à se trouver dans l’obligation, de par sa position de législateur, de bricoler une morale qui n’avait en lui aucune racine? Il se peut que la perversion histrionique qui vicie une recherche dont je finis par perdre de vue l’objectif, je la lui aie empruntée, encore que je voie mal par quelle voie, puisque je ne saurais le taxer d’avoir jamais applaudi à “mon cinéma”, et qu’autant que possible j’évitais qu’il y assistât. Est-ce que je ne lui dois pas, en revanche, ce goût du vrai-qui-fâche, des pieds dans le plat, qu’il semblait lui-même tenir de son père, et dont les manifestations m’ont paru de plus en plus déplacées avec le temps, son intellect ne suivant pas l’évolution du mien, mais qui ne laissait pas jadis de susciter mon inquiétude, bien que je rougisse de n’en retrouver d’exemples que dérisoires? Un seul, tiens, avant de m’arrêter pour réfléchir : 1964, nous roulons vers ce même enterrement de pépé, dont la mort touche bien moins mon grégarisme que celle, cinq mois plus tôt, de Kennedy : premières armes du deuil sans peine, que ne fissureront en rien les stations pseudo-mélancoliques devant sa bêche, encore plantée dans le potager – et encore moins le cadavre, puisque nous ne serons pas autorisés à le voir. Arrêt-essence, j’empoigne un magazine, mais le jette précipitamment quand je vois papa revenir : trop tard! « Oh, tu sais, moi, tu peux bien lire. Ton grand-père est mort, c’est tout! – C’est pas pour ça, c’est qu’on allait rouler. » Et vu les virages et sa façon de pianoter du morse sur le frein, il n’était en effet pas conseillé de bouquiner en route : on ne faisait pas cinquante bornes sans arrêt-dégueulis. N’empêche : c’était bien pour ça. Parce que je savais que ça vous classerait insensible, de se distraire un peu. Mais faut-il en retenir la perspicacité, le besoin de culpabiliser, ou l’incapacité à se taire? J’ai eu vingt fois ensuite, et dès lors! l’occasion de le coincer de même, et m’en suis le plus souvent abstenu.

     Il faudrait tout de même distinguer une fois pour toutes l’enquête judiciaire de l’enquête historique. D’Ivan le Terrible à l’imposteur Romand, du père Sorel au père Karamazov (ou au répugnant père Fahid, de Tijuana straits, le roman pas si nul sur lequel j’ai piqué du nez hier soir), l’histoire, la littérature, et même la vie (je garde en tête notre photographe de famille, à Châteauroux, qui évoquait en passant un fils d’un précédent mariage, qu’il avait lourdé, parce qu’“il voulait rien foutre”) nous offrent un tel cortège de pères violents, tyranniques et/ou minables [1] (à commencer par ceux que le zéros n’a pas connus, puisqu’ils ont pris la fuite avant sa naissance) que je ferais conscience d’intenter un procès (surtout posthume) à un homme qui, sauf d’estime (mais sans doute étais-je insatiable), d’amour et d’argent de poche, ne m’a laissé manquer de rien jusqu’à vingt-cinq berges : je cherche simplement à comprendre ce que j’ai été, et que je persiste sans doute à être : un vaurien prétentieux et insatisfait, en marge du monde et lui aboyant aux chausses, mais incapable d’en bâtir un alternatif. Il se peut que papa m’ait culpabilisé autant qu’il l’a pu, et empêché de donner ma mesure en fixant des normes inaccessibles, ce n’est pas une raison pour lui rendre la pareille (alors que du positif je n’ai rien restitué)à l’heure où il entame son deuxième hiver sous terre, la cervelle ayant d’ailleurs pris les devants. La réconciliation, genre « tout le monde a fait son possible » m’inspire une répugnance persistante, surtout par l’indulgence qu’elle semble quêter… pour l’indulgent : je souhaiterais, simplement, savoir, et force est d’admettre que je sais moins que jamais, c’est-à-dire plus, ayant progressé en connaissance de mon ignorance, mais un plus genre trou noir, auquel j’aimerais substituer tant soit peu de certitudes. Encore faudrait-il poser les bonnes questions, et ne pas se demander, par exemple, pourquoi l’on est devenu comme ci ou comme ça, alors qu’on le serait simplement resté : je ne vais pas jusqu’à niaiser, à la Kapok : « Comment se fait-ce, moi si sensible, que j’aie un cœur de pierre? » sachant que la sensibilité des enfants n’est relative qu’à leurs petites affaires, la détresse même de perdre une maman, si attendrissante qu’elle soit pour le spectateur, étant parfaitement égocentrique. Mais pourquoi suis-je resté, du moins sur ce point, un enfant? Pourquoi ai-je eu une adolescence si déviante et déficiente? Pourquoi l’angoisse du rejet, auquel je ne puis que revenir toujours, m’a-t-elle poursuivi la vie durant, se collant comme une gangrène à tout champ valorisé, à tout ce qui supposait une demande assortie d’une concurrence, et gagnant du terrain avec l’âge? Il était facile de répondre qu’on redoutait la duplication d’une expérience originelle, cela demeure possible, la peur et le négativisme narcissiques de mon père ont pu fournir l’équivalent de ce rejet, surtout à un gamin spécialement prédisposé à l’anxiété… et le mal s’être aggravé avec l’âge, de n’être plus contrebalancé par aucune séduction, ni aucun contact obligatoire, et d’une anesthésie progressive de la solitude, qui à présent n’est plus, tout bonnement, que la routine des travaux et des jours. Rien là d’invraisemblable. Mais il n’est pas si évident, il s’en faut, qu’on redoute prioritairement ce qu’on a connu : ce rejet, la vie n’a pu passer sans que j’en aie fait l’expérience, et s’il fut parfois cuisant, ce ne fut jamais, en tout cas, au point de justifier une telle hantise! Soit, soit. Mais n’ai-je pas évité les pires? J’ai démesurément exagéré, c’est certain, une tactique d’évitement en soi salutaire pour tout ego boursouflé (ou plutôt à tout boursouflement de l’ego), et je ne me cache pas qu’au point où j’en suis, il y a une immense part de flemme et d’encroûtement dans ma prétendue incapacité à téléphoner, par exemple, qui cède bien gentiment à la nécessité quand elle frappe à la porte, mais me dédouane sans formalités des micro-devoirs qui me barbent, et seraient fatals au seul que j’aie choisi : si j’étais aussi disponible que ma sœur, mes lignes quotidiennes seraient très compromises. Mais aurais-je éprouvé le besoin d’en tracer rien qu’une, si un autre moyen de feindre d’exister se fût offert? Je ne crois pas nécessaire de trouver à la “terreur du rejet” une racine spécifique : elle sort tout armée du défaut d’être, de l’absence d’étayage interne, rendue irrémédiable par la surenchère du soi grandiose, et l’extrême difficulté qu’elle impliquait de trouver à l’extérieur de quoi combler la béance : il y a une sacrée différence entre être reconnu comme humain à part entière, et comme type à part, exceptionnel, génie,puisque telle était ma prétention, et telle elle demeure sans doute, à grande profondeur. Irrémédiable? Et pourquoi donc cette surenchère l’aurait-elle été? Ne suffisait-il pas de rétrograder? Ou de braver les baffes? Si cette promenade dans mon enfance a quelque chose à m’enseigner, n’est-ce pas que rien n’était joué, que j’ai traîné ma flemme et descendu ma pente, et me suis raidi par paresse dans une structure psychique qui n’était ni si rare ni si contraignante, et dont il serait peut-être plus que temps de m’évader, à moins qu’il ne soit plus confortable de la conserver pour faire les quelques pas qui me séparent de la mort, et que je n’aie pas à payer trop cher ce confort-là?

 

[1] Quinze jours plus tard, je renoue connaissance avec celui de Frédéric Dard, tel qu’il le décrit, raté, immature et pochtron, dans le plus touchant de ses romans, parce que le plus autobiographique, Faut-il tuer les petits garçons qui ont les mains sur les hanches?, dont je reparlerai. Les humiliations qu’a connues ce gamin, lorsqu’il suivait son père saoul dans les rues, pour qu’il ne lui “arrive rien”, sont, comme on dit, “sans commune mesure” avec les miennes; et cependantelles ne débouchent pas sur le mépris ou la haine : « Son enfance fut un long cheminement à travers la tendresse et l’humiliation, et la suite lui prouva que l’on ne guérit ni de l’une ni de l’autre. » Mais désolé : ses parents s’aimaient (mutuellement, je veux dire) et l’aimaient. À moins qu’il ne les vît ainsi parce qu’il les aimait lui-même…