INDOLESCENCE

 

     Ce dilemme, cette nuit, s’est fait cruel. Falaq, dont je n’avais vu ni ouï syllabe depuis mars 2016, et que je supposais définitivement en rogne pour la manière désinvolte dont j’utilisais notre échange dans mon Parcours de santé (cf. Un portrait impossible sqq), me fait son petit coucou cyclique (ça se produit à peu près tous les deux ans, depuis 2006), à la recherche, dirait-on, d’un “bon objet tutélaire” à internaliser,  disons plutôt : à héberger quelques jours, non pour remplir quelque fonction de guidance, vu qu’elle se prendrait plutôt pour mon gourou que pour ma disciple (je ne crois pas l’avoir jamais fait changer d’avis sur le plus microscopique détail), mais pour panser une blessure quelconque ou cautionner un choix déjà effectué : les deux dernières fois, il s’agissait de l’expérience de déscolarisation de ses deux enfants, qui, une fois décapée des soupçons d’abus de pouvoir maternel qu’elle m’avait d’abord inspirés, était taillée pour me plaire, sans me convaincre pour autant que le jeu mène à tout : la direction “artistique” qu’elle prend me turlupinerait un tantinet, si j’avais la moindre responsabilité en l’affaire (j’attends de pied ferme, si ça tourne mal, l’accusation d’avoir applaudi!), dans un monde où le premier venu se croâ créatif dès qu’il arrange sa piaule, gratte une guitare, sculpte un bout de bois ou ou fait des taches sur un T-shirt : j’ai bien peur que ces garçons épanouis, faute d’une spécialisation validée par la demande du marché, et qui ne s’obtient pas, que je sache, sans en chier un peu, ou au moins suivre les filières, ne soient marginalisés, et, incapables de remplir leur gamelle, ne passent sans transition du jardin d’Éden à l’enfer de la cloche ou de l’assistanat. N’empêche que la substitution du plaisir objectal, ou de “l’intérêt présent”, aux obsessions narcissiques du classement, ou de la barre à sauter, m’avait fasciné, et y persiste : publique ou privée, l’école est d’abord celle de l’ego et du narcissisme, avec la déperdition d’intelligence des objets qu’il comporte, et un effroyable gaspillage d’attention sur un “tronc commun” qui vise prioritairement à prendre le contrôle des curiosités du citoyen. Que la maman trouvât son compte la première à fuir la géhenne du travail tel qu’il est, j’étais bien le dernier à pouvoir lui en jeter la pierre. D’ailleurs, le choix de gagner moins, bien qu’il exige qu’on puisse se le permettre, mérite en soi d’être salué chapeau bas.

     Ce coup-ci, la fascination connaît une sévère baisse, du moins à la réflexion, puisqu’il m’est quasiment demandé de bénir la naissance d’une liaison amoureuse avec un type qui aurait “presque mon âge” [1] : je n’aurais garde de jouer les chiens du jardinier, l’andropause, même médicamenteuse, anesthésie la jalousie en la confinant au passé, mais ça m’agace tout de même qu’une fille sur laquelle le temps semble sans prise, et qui, au lieu de se métamorphoser, comme prévu, en grosse mata indienne, reste un jonc, photos à l’appui, à la quarantaine passée, aille s’encombrer d’un croulant. Encore heureux si ledit n’est pas l’immonde Lelourdingue, ex-prof de philo à Maurice, comme j’ai cru le capter au passage [2].

     Une bien anodine escapade touristique en ma compagnie, l’été 95, en vue de laquelle elle avait mal assuré ses arrières (Hélène, une vraie pro de la manipulation parentale, m’avait accoutumé à plus d’efficacité!), avait valu à Falaq une année de carcere duro, châtiment dont j’apprends (avec un retard qui en dit long sur sa sincérité d’alors… donc, peut-être, d’aujourd’hui) qu’il eut surtout la vertu de la protéger d’un frère violeur et à moitié fou; en revanche, à l’entendre, elle aurait consacré ensuite quinze ou vingt ans à s’efforcer en vain d’obtenir le pardon familial, en subissant toutes les humiliations imaginables : Dieu sait pourtant quel orgueil elle habille d’onction féminine! Décidément, les gens normaux m’étonneront toujours. J’hésite du reste à la mettre dans ce fourre-tout, mais abrégeons l’intro : c’est de moi, non d’elle, qu’il s’agit ici. Et je lui sais gré de ne pas me coller ses malheurs “sur le dos, du moins en face”, comme tant d’autres n’hésiteraient pas à le faire, avec apparence de justice. Le thème de ses deux longs appels téléphoniques, au contraire, ne pouvait que me séduire, puisqu’ils avaient trait à l’importance crypto-libératrice que j’aurais eue dans sa vie, inversement proportionnelle, ou quasi, au volume des courriels ou à la fréquence des coups de turlu : le B-A BA, direz-vous, le fond de sauce obligé, pour la flemme et l’indifférence : « Je ne cesse de songer à toi, je parle de toi avec tout le monde, mais je n’ose te déranger perso! » Ha ha. J’ai déjà entendu ça quelque part… et/ou l’ai lu dans quelque manuel de savoir-vivre. Le simple fait qu’elle a tout oublié de notre liaison, et me cite toujours la même réplique (« Je voudrais te servir de tremplin. »), suffirait à susciter la suspicion. Du reste elle ne cesse de réorganiser son passé en fonction des besoins de sa mythologie du moment : les comparaisons entre “coupes”, de deux en deux ans, sont spécialement révélatrices de variations que la continuité des remaniements lui rend imperceptibles. « Je t’ai toujours fait confiance », contredisant le sentiment qu’elle prétendait avoir toujours eue (et bien commode à l’époque où il s’agissait de me larguer sans se sentir coupable) qu’en dépit de mes “moi z’aussi” je ne “l’aimais pas vraiment”, ne vise qu’à donner des fondations fantasmatiques à une confiance en le nouveau venu, plus âgé, lui aussi, d’une vingt-cinquaine d’années : je bénéficie donc indirectement d’une “promo des vieux”. Et cependant je me mire dans ces yeux noirs avec la volupté indicible d’un soi grandiose sous-alimenté tombant sur un saladier de frites, d’autant que la finaude à introduit son premier laïus par des considérations aussi vagues qu’élogieuses sur Narcipat?, que je (re)publie au moment où j’écris ces lignes. Le lendemain, les stats annoncent 75 visites, un vrai gratte-ciel dans ce blog si peu fréquenté : ce serait donc vrai qu’elle a lu? Mais elle le dément elle-même [3] lors d’une seconde conversation : tout au plus cliqué d’abondance – et point n’est besoin de supra-dons pour deviner qu’elle a sans doute lancé une recherche de son prénom, juste regardé ce que je disais d’elle – dont rien ne semble l’avoir choquée, ce serait déjà beau, mais de là à apaiser ma faim… « Je regrette de ne t’avoir jamais eue en français. – Dieu merci. – Ah, quand même! J’ose espérer que tu serais moins hostile à l’écrit! Allez, avoue! Je parie que tu n’as pas lu dix pages de l’Émile en deux ans? » Encore faux : elle l’aurait non seulement dévoré, avec l’admiration la plus vive, mais fait lire autour d’elle. Au vrai, je ne pense pas qu’elle soit allée au-delà des deux premiers chapitres, mais je ne l’en félicite pas moins chaudement, et c’est sur cette comparaison insane entre “Rousseau et mouah” que la nuit va échafauder son délire dépressif… et agressif.

     Je ne me prends pas pour l’égal de Rousseau. Ni de Montaigne. Ni de Proust. Mais tous trois, et tous mes “génies”, entre moult pages increvables, ont écrit nombre de bêtises, et en relevant ces dernières, il est hors de doute que “quelque part” je m’imagine dépasser leurs auteurs. Depuis des années, ce délire mégalo hiberne en manque absolu d’aval et d’écho; or, en lisant Rousseau, Falaq a, ou aurait, prouvé qu’elle n’était pas réfractaire à la lecture; donc, si elle ne me lit pas, moi, qui aborde des questions proches, c’est qu’elle me trouve chiant, vide, indigeste, illisible; si, me trouvant tel, elle prend une minute pour louer ma prose à la truelle, c’est pour me faire plaisir, par pitié ou en vue d’un renvoi d’ascenseur. Et ça m’est insupportable. Je n’ai pas affaire à un juge omniscient, certes, mais tout de même à quelqu’une qui, apparemment, aime ce que j’aime, une partie du moins (celle qui la conforte dans ce qu’elle a au moins eu le mérite de trouver ailleurs… ou toute seule), et qui, lorsqu’elle me demande si on lit mon blog, se préoccupe certes avant tout de savoir si quelqu’un qui compte pourrait tomber sur ce que je raconte d’elle, mais semble aussi, dans cette optique nocturne, évoluer précautionneusement vers la déclaration : tout ce que tu fabriques, tout ce qui meuble tes jours et en fait le sens, n’a aucune valeur, tu perds ton temps, et vis dans un rêve. D’accord, je ne cesse de le répéter moi-même. Mais quand je l’écris, moi, c’est sans gravité, car ça présente surtout le sens d’une quête de valeur via l’autocritique. Et je sens bien que si l’on me disait : « C’est nul, t’es nul », en arguant de raisons, que je pusse ou non y répondre (mais c’est idiot : on peut toujours), je ne m’effondrerais pas comme devant cet implicite : « Motus! Épargnons ce malheureux, et même disons du bien de ses merdes, ça ne fait de mal à personne qu’il se figure faire quelque chose d’important! » qui m’a emporté cette nuit sur l’hippogriffe de la haine, et m’a fait, ce matin, massacrer Falaq dans mon journal, lequel ne se préoccupe pas toujours d’équité autant qu’il le devrait : on sent qu’il en reste quelque chose… la dévalorisation ressentie dans mon domaine d’élection ayant d’ailleurs tourné en méfiance à caractère général, celle qui, absente (de mon côté, du moins) de notre duo quasi-roucoulant, encrasse ce chapitre depuis ses premiers mots, et, même si elle est fondée, m’est imputable aux neuf dixièmes : ça va du franchement paranoïaque (que Falaq couche avec Lelourdingue, un “collègue” qui consacrait des cours à me casser le cul trois ans après mon départ, et que j’aurais tué sans hésiter… avec le bouton du mandarin) au très plausible : que sa répugnance pour l’écrit,par exemple, ait été fortement accrue par la citation de ses lettres sans demande d’autorisation, sans même que je l’en eusse avisée. Et ce n’est pas la présente tartine qui va arranger les choses, je le sens bien, puisqu’elle viserait plutôt à les aggraver, pour changer le soupçon en certitude, et en rupture le risque d’être pris pour un con. Modifier ce prénom trop rare parerait aux conséquences, certes, mais me priverait des réponses dont l’espérance, quoique toujours déçue, est tout de même inhérente à cette manie de dire du mal des gens, ou de l’écrire en des lieux qui leur sont théoriquement ouverts, manie que j’aimerais bien lire comme une espèce de substitut de la recherche de transparence par le dialogue, mais où semblent se refléter en abyme les pires travers d’une pathologie du lien qui n’est pas parano à la manière habituelle, puisque je sais que c’est mon angoisse, associée à la conviction secrète de mon néant, qui me fait des ennemis : “mon pote le potard”, par exemple, a cessé de serrer une main que je ne lui tendais jamais, de crainte qu’il ne la prît pas, et du coup je songe à changer de pharmacie! Falaq, par force, n’a guère d’importance dans ma vie, mais tout de même plus que je n’en ai dans la sienne : est-ce cela, que je ne lui pardonne pas? A-ce le sens commun qu’une conversation idyllique débouche sur une nuit de haine, et la résolution de ne pas lui faire signe le premier? N’est-ce pas la punir d’avoir été gentille? sans trop de frais, entendu, mais pourquoi en aurait-elle donc fait? [4] Non seulement je ne suis pas guéri, mais en présence supposée du mensonge de charité, surtout quand je m’y suis laissé prendre, et quand il touche ce qui me tient le plus à cœur, il me semble être plus dingue que jamais.

 

[1] Voire nettement plus, si j’en crois sa tronche. Mais le miroir de ma salle de bains est trop apprivoisé pour être fiable.

 

[2] Encore une lubie. Mais il y a beau temps que je ne sacralise plus mes intuitions.

 

[3] et dément son démenti quinze jours plus tard : va t’y retrouver!

 

[4] Il faudrait remanier ces pages sur la base d’échanges plus récents, puis recommencer avec de plus récents encore, etc, si je prétendais cerner ce que mon interlocutrice avait dans le crâne, ou le cœur, ou raconter sa vie… rien moins que normale, au fait, corrigeons au moins cela. C’est à mon dérangement mental que cette page fait écho, et sur lui seul qu’elle embraie. Je ne supporte pas qu’on m’envoie une circulaire, ou d’être inclus dans une tournée de charité. Répondre à cet “affront” : « Tes gosses, pour moi, ne sont que des gosses, et tes photos mériteraient un minimum de tri » relève de la légitime défense, et, même quand mon excès de violence a décanté, de quel usage me serait un être qui ne me perçoit pas singulier?